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Un volume à la main

Roman de voyage et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Trois prix pour un bateau

酷无极 · Création assistée par IA · 12047 caractères · environ 13 minutes

Le deuxième homme venu voir le bateau s’accroupit à la poupe, tapota le bois humide du dos de son couteau et demanda à Azhao de déplacer son pied. Une ligne d’eau passait juste sous sa semelle. Tant qu’elle appuyait dessus, on ne voyait rien. Dès qu’elle leva le pied, un peu d’eau suinta de la jointure et s’amassa en une perle ronde et brillante.

« Il a trempé toute la nuit ? » demanda l’homme.

« Une barque, c’est dans l’eau », répondit A-Zhao. Elle sentit que sa réponse était malvenue et s’accroupit pour prendre la louche. La cale n’était pas inondée. Il n’y avait que deux louchées d’eau à la poupe. Son père les écopait chaque matin, et elle savait le faire aussi. Elle avait voulu attendre que le visiteur s’en aille pour le faire, de peur qu’il crie à la fuite en voyant l’eau. À présent, la louche de bois dans sa main ressemblait à une pièce à conviction qu’elle aurait gardée exprès.

L’homme s’appelait Xie et possédait en aval deux petites barques qui transportaient du bois de chauffe. Il ne fit ni reproche ni plaisanterie. Il posa le dos de sa lame contre la planche, écouta attentivement un moment et dit que s’il achetait la barque, il lui faudrait d’abord remplacer cette partie. Il avait posé près de ses pieds une botte de cordelette de chanvre. De toute évidence, il n’était pas venu exprès pour trouver des défauts. Azhao aurait tout de même préféré qu’il commence par son prix, au lieu de lui montrer avec tant de patience les endroits où sa barque allait céder.

L’acheteur précédent était venu trois jours plus tôt avec un jeune employé. Il avait parcouru le bateau de la proue à la poupe sans même vouloir se mouiller les chaussures. A Zhao avait annoncé douze mille sapèques. Il avait demandé l’âge du bateau, puis combien de passagers il restait par jour depuis l’ouverture du nouveau pont sur la route officielle. Elle avait répondu à chaque question ; à la fin, elle avait elle-même l’impression que ce prix s’adressait à son père plutôt qu’à un acheteur. L’homme n’avait offert que sept mille et avait dit en partant : du vieux bois, cela se répare encore ; mais s’il n’y a plus de passagers, à quoi bon le réparer ?

Cette phrase l’avait contrariée pendant deux jours. Aujourd’hui, après avoir examiné la barque, le patron Xie ne commença pas par parler du manque de passagers. Il dit seulement que la coque étroite ne pouvait pas charger autant de bois qu’un bateau à fond large, mais qu’elle convenait encore aux traversées entre les deux rives. Si la licence et les anciens usages du passage étaient cédés avec la barque, il lui faudrait trouver quelqu’un qui connaissait ce tronçon de rivière. A-Zhao lui répondit que ce qu’elle vendait, c’était la barque. Le passage n’appartenait pas aux He et son père ne lui avait laissé aucun usage qu’elle puisse vendre.

Le patron Xie hocha la tête, comme si cette réponse l’avait au contraire rassuré. Il proposa huit mille cinq cents sapèques, dont la moitié comptant. Il verserait le reste après inspection, une fois la barque remorquée jusqu’au quai au bois. En entendant que ce n’était pas sept mille, A-Zhao se détendit un peu, puis se crispa de nouveau en entendant « la moitié ». Elle n’avait plus que huit cent cinquante sapèques sous la main et devait encore payer les derniers remèdes de son père et quelques petites dettes. Si elle devait descendre deux fois le courant pour toucher le solde, il lui faudrait encore y engager l’argent mis de côté pour son voyage.

« Je n’ai personne pour aller réclamer le reste à ma place », dit-elle.

« On peut préciser la date par écrit. »

« Même avec une date écrite, il faudra bien que quelqu’un fasse le trajet. »

Le marchand Xie rengaina son couteau. Il voyait bien qu’elle avait compris et qu’elle refusait simplement de céder. Il augmenta son offre de deux cents wen et maintint les conditions pour le solde. Dans une vente, dit-il, chacun devait lâcher un peu. La barque avait besoin de réparations. S’il versait toute la somme d’un coup, le charpentier ne lui ferait pas crédit pour autant. Azhao n’avait rien à lui opposer, mais finit tout de même par secouer la tête. L’homme reprit son chanvre et, au moment de s’engager sur la passerelle, se retourna encore pour lui dire de faire attention, car ce jour-là, les marches de pierre étaient couvertes de mousse.

Elle le raccompagna jusqu’en haut de la pente du bac et s’aperçut alors qu’elle avait le dos couvert de sueur. Le ciel ne s’était pas éclairci, mais les branches des saules du rivage remuaient violemment, retournant leurs feuilles fines sur leur face blanchâtre. Sur l’autre rive, quelqu’un faisait signe. A-Zhao regarda un long moment avant de reconnaître la marchande de galettes frites de Tongwei, qui voulait qu’elle vienne chercher une palanche de paniers vides. Elle aurait dû regagner aussitôt sa barque, mais resta immobile. Les deux sommes de tout à l’heure résonnaient tour à tour dans sa tête, comme si elle pouvait s’épargner de les entendre tant que la barque rapporterait encore chaque jour autant qu’autrefois.

Ding Quan arriva par le chemin de la boutique de vannerie, une demi-godille neuve sur l’épaule. En la voyant plantée là, il fit d’abord signe à l’autre rive pour indiquer à sa place qu’elle avait entendu. A-Zhao descendit enfin la pente. Ding Quan posa la godille près du saule et demanda combien avait offert l’homme venu voir le bateau.

« On n’a pas trouvé d’accord. »

« Je ne t’ai pas demandé si vous aviez conclu. »

Elle lui dit alors le prix. Ding Quan se frotta le menton et dit qu’un paiement en plusieurs fois ne cachait pas forcément de mauvaises intentions. Cet homme avait effectivement un débarcadère de bois de chauffe en aval. Azhao acquiesça et alla tout de même dénouer l’amarre. Il n’insista pas. Il lui dit seulement qu’il reviendrait raboter sa rame dans l’après-midi et que, si quelqu’un d’autre venait voir le bateau, il pourrait prêter l’oreille pour elle. Azhao voulut lui dire que ce n’était pas la peine, mais craignit d’avoir l’air de lui reprocher de se mêler de ses affaires. Elle lui demanda seulement d’écarter un peu la rame neuve, parce qu’il y avait des clous dans les vieux copeaux sous l’arbre.

Quand elle revint après avoir livré les cages vides, le prix de la traversée ne lui avait rapporté que cinq sapèques. Le marchand de l’autre rive avait dit qu’il réglerait le transport des cages la prochaine fois. Comme son père en avait l’habitude, elle le nota sur une bande étroite de papier. Ce fut seulement après l’avoir écrit qu’elle se demanda à qui reviendraient ces cinq sapèques si elle vendait le bateau aujourd’hui. Elle plia le papier et le glissa dans sa manche. En rentrant, elle jeta encore machinalement un regard vers le fleuve, comme si son père allait lui faire remarquer à côté d’elle que ces petits comptes étaient les plus faciles à oublier.

La fenêtre de la maison donnait sur la pente de l’embarcadère. Il manquait une des perches de bambou où l’on faisait sécher le linge, et un tissu enveloppait l’extrémité cassée. Quand son père était tombé malade, Azhao avait fendu la perche pour lui faire un appui au bord du lit, et personne ne l’avait jamais remise. Sur la table était étalée une vieille jupe qu’une cliente lui avait apportée. Azhao en avait repris la taille la veille au soir et il ne restait que les tout derniers points. La cliente la voulait pour sa première visite à la famille après le premier mois de l’année et était déjà venue la presser une fois. Azhao se lava les mains. En enfonçant l’aiguille dans le tissu, elle avait encore dans le pouce la force avec laquelle elle serrait l’amarre, et la pression sur le talon de l’aiguille lui fit mal.

Elle desserra lentement les doigts. Sa mère lui avait enseigné ce geste. Plus on se pressait, plus on risquait de tirer le tissu de travers. À ne penser qu’à finir vite, on finissait par défaire plus de points qu’on n’en cousait. En le lui apprenant, Shen Yun s’impatientait elle aussi. Elle lui disait de ralentir tandis que ses propres mains avaient déjà tiré à elles un autre bord à coudre. Autrefois, Azhao trouvait qu’elle se répétait trop. À présent que personne ne le lui redisait sur cette jupe, elle marqua tout de même une pause avant de rentrer le fil qui restait.

Quand Luo Yan vint chercher sa jupe et vit comme A-Zhao avait bien ajusté la taille, elle eut un petit rire, puis dit qu’elle attendrait de l’avoir essayée pour faire des compliments. Elle l’enfila par-dessus son vêtement et s’accroupit pour ramasser la pelote qu’A-Zhao venait de faire tomber. Aussitôt, la taille lui serra le ventre. A-Zhao tâta la couture, fronça elle-même les sourcils et lui demanda vite de retirer la jupe. Elle s’était servie des anciennes mesures. Luo Yan lui dit qu’à force de travailler le bambou assise tout l’hiver, elle avait pris de la taille. Le tissu n’avait pas rétréci tout seul.

« Laisse un peu de jeu, il faut bien que je mange à midi. » En disant cela, Luo Yan posa un doigt de chaque côté. « Élargis un peu ici de part et d’autre. Si tu mets tout derrière, ça me gênera quand je m’assiérai. »

A-Zhao marqua l’endroit à la craie, décousit la ceinture et y ajouta une pièce. Luo Yan n’attendit pas assise : elle alla ramasser dans la cour une demi-lamelle de bambou laissée par Ding Quan et en entoura au passage l’ouverture fendue de l’étui à aiguilles d’A-Zhao. Quand elle remit la jupe, elle put effectivement s’accroupir. A-Zhao demanda toujours les douze sapèques convenues. En comptant, Luo Yan en sortit deux de moins. A-Zhao allait parler lorsque l’autre les tira de sa seconde manche, disant qu’elle avait failli lui donner aussi l’argent des oignons. Elles rirent ensemble et A-Zhao s’aperçut qu’elle n’avait pas encore ri ainsi de la journée.

La malle en bambou avait été essuyée et posée au pied du lit. Au fond, elle avait mis ses ciseaux, son étui à aiguilles et deux vêtements de rechange. Il lui restait un vêtement de dessus plus épais qu’elle n’avait pas encore eu le cœur à tasser par-dessus. Une fois l’argent en main, elle irait d’abord à Ruancheng chercher un atelier de couture disposé à lui donner du travail. Elle pouvait très bien commencer sans boutique à elle. Elle savait prendre des mesures et faire des pantalons d’enfant. Si les voisins lui confiaient leurs jupes à retoucher, ce n’était pas parce que son père tenait le bac. La nuit, tout cela lui paraissait très clair. Le jour venu, à la vue du peu d’eau à la poupe, elle ne savait de nouveau plus très bien ce qui la pressait tant.

Le troisième acheteur arriva dans l’après-midi. Il s’appelait Shao Lai et faisait des courses pour une boutique de la ville qui rachetait de vieux objets. Ses chaussures étaient éclaboussées de boue et il semblait plus direct que les deux premiers. Il ne demanda ni combien il y avait de passagers ni qu’elle écope. Il longea le bord du bateau sur la moitié de sa longueur, puis s’accroupit soudain à la proue et désigna la plaque de laiton. Ça devait être joli, dit-il, une fois bien astiqué.

La plaque portait les trois vieux caractères 何家渡, « bac de la famille He ». Les caractères étaient petits, leurs bords émoussés par des années de frottement des amarres et des mains. En bas à gauche, il y avait un petit creux qu’Azhao avait fait enfant d’un coup de fer. Elle voulait alors apprendre à réparer la barque comme son père. Son coup était parti de travers et son père lui avait dit qu’heureusement, elle avait frappé la plaque et pas ses doigts. Depuis, chaque fois qu’elle astiquait le cuivre, la pulpe de son doigt s’attardait dans ce creux pour en déloger un peu de boue.

« Tu veux acheter la barque avec ? » demanda A-Zhao.

Shao Lai se leva, épousseta les jambes de son pantalon et dit qu’il serait compliqué de tirer tout le bateau jusqu’en ville ; il pouvait acheter la plaque seule et en offrir davantage que le prix du cuivre au poids. Il collectait des objets d’anciens embarcadères pour une maison de thé. Les objets neufs brillaient trop : les clients les regardaient une fois et les déclaraient faux. De vieilles lettres et de vieilles marques d’usure comme celles-ci donnaient un peu de caractère près d’un décor d’eau. Quant au bateau, elle pourrait le vendre comme prévu, sans que cela nuise à cet autre prix.

Il présenta même la chose avec beaucoup d’égards. Une fois la plaque enlevée, quelques chevilles de bois suffiraient à boucher les trous des clous et, si quelqu’un d’autre faisait la traversée plus tard, il faudrait de toute façon changer le nom. En l’écoutant, A-Zhao vit d’abord les trois cents sapèques dans sa main, puis les quelques trous vides laissés à la proue. Elle savait que ce morceau de cuivre n’avait rien de rare et que, si son père avait été là, la somme de trois cents sapèques lui aurait peut-être donné à réfléchir un moment. Elle ne prit pas cet homme pour quelqu’un de malhonnête, mais perdit soudain l’envie de continuer à compter.

« La plaque ne se vend pas séparément », dit-elle.

Shao Lai crut qu’elle trouvait l’offre trop basse et ajouta cinquante sapèques. Azhao secoua la tête. Il recula alors d’un demi-pas et demanda en riant pourquoi elle protégeait un vieux morceau de cuivre comme une créature vivante, puisque le bateau finirait bien par se vendre et qu’on finissait toujours par aller ailleurs. Azhao ne répondit pas à cela. Elle remit d’aplomb la passerelle près de ses pieds et l’invita à regagner la rive. Sa voix était moins pressée que tout à l’heure, quand ils discutaient du prix, et l’homme cessa de surenchérir.

Après le départ de Shao Lai, Azhao revint à la proue. Le petit clou de fer qu’il avait essayé de desserrer en le tournant était encore de travers. Elle alla chercher un outil, maintint la plaque de cuivre d’une main et remit lentement le clou en place. Le bois était mouillé et le frottement lui laissa une marque noir bleuté sur le dos de la main. Elle frotta deux fois. La trace ne partit pas, et elle décida de la laisser. Elle attendit que la plaque ne bouge plus pour s’asseoir sur une planche du bateau.

Sur la rive, la fumée des repas du soir s’élevait déjà. De l’autre côté, les paniers de l’étal de galettes frites étaient de nouveau pleins. Il restait une traversée à faire aujourd’hui. Elle croyait n’avoir rien accompli de la journée. Mais en tendant la main vers la godille, elle constata que le coffre en bambou était toujours dans la maison et que la barque était toujours là. Le fait d’avoir gardé une plaque ne suffisait pas pour que l’un ou l’autre décide définitivement à sa place. L’eau venait doucement battre la poupe. Elle vida d’abord les deux nouvelles mesures d’eau qui s’y étaient accumulées, puis détacha l’amarre.

· Fin du chapitre ·

Ce livre a été écrit avec l’aide d’une IA, en développant « 春江花月夜 » de Zhang Ruoxu et la nouvelle originale « 借灯还舟 ». Les personnages, la géographie et les événements sont imaginaires ; il ne s’agit ni d’une adaptation du poème ni d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Trois prix pour un bateau
  2. La plaque de cuivre et le bac désert
  3. La fenêtre de la boutique de lanternes
  4. La route dans le coffre de bambou
  5. Deux étapes sur l’eau
  6. Celle qui défait les coutures
  7. Le costume sur scène et sur le corps
  8. La place libre près du tambour
  9. La lanterne revient sur le comptoir
  10. Le nom d’une femme qui avait déjà fondé un foyer
  11. Une nouvelle pièce à la salle du Sud
  12. Le billet de bateau du neuvième jour
  13. Un brin de ciboule dans la maison
  14. Qui ferme la fenêtre la nuit
  15. Deux pieds de tissu encore à découdre
  16. Les quinze jours de location du bateau
  17. Le bruit d’une planche de lit
  18. Rouvrir l’emmanchure
  19. La montée des eaux du quatrième mois
  20. Un acte entier vu de la salle
  21. Le deuxième repas à Lanting
  22. Le prix des petites chaussures
  23. Le vent passe derrière le rideau
  24. Le spectacle de la fête du temple a été déplacé au bord de l’eau
  25. La représentation annulée
  26. Les points qui retiennent
  27. Deux plaques à la proue
  28. L’enfant doit-il partir avec eux ?
  29. Refuser ce billet de bateau
  30. Une vieille pièce reprise par grande chaleur
  31. Voir avant de répondre
  32. Remettre le costume entre les mains de celui qui le portera
  33. Une porte laissée à l’armoire aux lanternes
  34. Traverser la rivière encore une fois
  35. Le dernier fil des représentations d’automne
  36. La lanterne peut s’éteindre pour la nuit

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