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Un volume à la main

Roman de voyage et de société dans une Chine ancienne imaginaire

La place libre près du tambour

酷无极 · Création assistée par IA · 12074 caractères · environ 13 minutes

Quand Gao Man lui tendit les douze sapèques, Azhao les compta avec grand soin. En regardant ces mains, Qin Xiaoman se souvint soudain de son premier cachet. Elle aussi avait compté les pièces une par une. Ensuite, elle avait trouvé ses paumes moites et n’avait pas voulu les essuyer sur son vêtement de peur qu’on le remarque. Aujourd’hui, elle pensait seulement qu’une fois l’argent versé, Gao Man cesserait de lui demander sous quel nom inscrire les petits travaux et qu’elle gagnerait encore un quart d’heure pour travailler sa voix.

Dans la cour, Azhao et Gu Ming parlaient sans élever la voix. Gu Ming faisait des gestes avec un bout de perche et Azhao s’écartait en riant, comme si ce n’était pas la pointe du bambou qu’elle esquivait. En les entendant, Xiaoman pensa d’abord que les jeunes trouvaient vite de quoi se réjouir. Puis elle se rappela qu’il lui restait une doublure à retourner dans l’après-midi et en éprouva un peu de dépit. Elle savait qu’Azhao avait déjà assez travaillé ce jour-là, mais elle eut tout de même envie de lui dire de ne pas rester sans cesse en plein courant d’air. Avant même de parler, elle ne sut plus si elle craignait de la voir prendre froid ou si elle lui en voulait d’avoir encore assez d’entrain pour rire.

Le soir, ils répétèrent le début du « Bac aux fleurs de roseau ». Dans le rôle de la mère, Xiaoman devait empêcher sa fille de descendre de la barque. Elle fit deux pas, tendit la main trop vite et attrapa le bout de la manche de Lu Heniang avant même qu’elle se soit retournée. Gao Shoucheng tapa sur la table et les arrêta. Il dit qu’on aurait cru que cette mère allait vraiment ramener sa fille à la maison. Il fallait lui laisser un peu de souffle pour qu’elle puisse chanter ensuite. Lu Heniang se frotta le poignet et dit que oui, un instant, elle avait bien cru qu’elle ne pourrait plus aller nulle part.

Les autres rirent. Xiaoman rit aussi, avec un temps de retard. Le texte de cet acte n’était pas facile à chanter. Il fallait faire entendre l’inquiétude sans que tout se réduise à des pleurs. Elle avait autrefois essayé le rôle principal de la batelière. Elle avait alors le pied léger, et il suffisait qu’elle mime un coup dans l’eau et pivote pour que les gens au bord de la scène aient envie de regarder. Aujourd’hui, les jours les plus chargés de la troupe, elle les passait aux coffres à costumes, repoussant toujours ses exercices de voix. Si on lui demandait vraiment de reprendre le rôle principal depuis le début, elle savait que Lu Heniang l’avait travaillé avec plus de constance qu’elle.

Le savoir et s’y résigner étaient deux choses différentes. Lu Heniang dit qu’elle aimerait changer un peu la dernière scène. Elle ne voulait pas qu’A-Heng lâche sa perche dès la bonne nouvelle, comme si les pas de batelière qu’elle s’était donné tant de mal à travailler du début à la fin ne servaient qu’à lui faire revêtir une tenue de noces. Gao Shoucheng répondit que les gens, aux banquets de mariage, aimaient voir de beaux habits neufs. Si à la fin chacun continuait son chemin de son côté, qui aurait envie de donner un pourboire ? Gu Ming intervint pour proposer qu’on ajoute sa danse de l’épée au moment de son retour. Après cette animation, on pourrait rediscuter de la fin.

« Tu trouves toujours un numéro à rajouter, quel que soit le spectacle. » Lu Heniang le regarda.

« Si c’est beau à voir, j’ajoute. »

« Entraîne-toi d’abord à faire ton entrée sans montrer la plante de tes pieds. »

Gu Ming brandit la perche comme une épée et montra exprès à tout le monde la plante de son pied, ce qui redoubla les rires. Xiaoman allait dire elle aussi qu’il y avait plus d’une façon de chanter la scène finale, mais il s’interposa et lui coupa son élan. Elle s’irrita soudain que, dans cette cour, il suffise à Gu Ming de faire le pitre pour que l’affaire la plus sérieuse paraisse un instant sans importance. Elle savait aussi que ce talent avait sa place sur scène. Tout le monde n’avait pas à faire comme elle, à serrer les lèvres d’autant plus fort que le fardeau s’alourdissait.

Sitôt la dispute terminée, Lu Heniang sortit d’un coffret un rang de perles neuves et demanda à Xiaoman si elle pouvait les coudre au col pour voir l’effet. Les perles pesaient leur poids. Xiaoman les souleva et les fit osciller un peu, et Lu Heniang dit que c’était juste pour essayer, qu’on pourrait toujours les découdre si cela n’allait pas. Elle aimait ce petit éclat. Rien qu’à le regarder, le coin de ses yeux s’adoucissait. Xiaoman le remarqua et se rappela avoir autrefois travaillé deux nuits de plus pour une seule perle rouge. Elle s’abstint donc de lui resservir ce qui venait d’être dit sur l’idée de jeter la perche pour avoir un costume plus éclatant.

Le nouveau tambourinaire, Cai Heng, était assis près du rideau. Il attendit la fin des rires avant de frapper un coup. Le rythme différait de celui de Lu Zheng autrefois. Xiaoman entra trop tôt et se retint si brusquement que sa dernière note se brisa un peu. Cai Heng demanda s’il fallait reprendre. Elle répondit d’instinct qu’avant, ce passage ne se jouait pas ainsi. En voyant la main de l’autre s’immobiliser au bord du tambour, elle se rappela que cet « avant » ne résonnait que dans sa propre oreille. L’homme qui avait pris la place de Lu Zheng ne l’avait jamais entendu et ne lui devait pas les anciens rythmes.

Elle demanda de reprendre et écouta d’abord Cai Heng jouer jusqu’au bout. Le deuxième essai se passa bien, mais le petit déplaisir lui restait dans la poitrine, surtout en voyant Asheng, à côté, hocher et balancer la tête pour suivre le rythme, sans aucun souvenir de la façon dont son père frappait autrefois. Xiaoman se disait à la fois que c’était bien, que l’enfant pouvait découvrir des choses nouvelles, et se demandait comment il se faisait qu’il n’ait même pas posé une question. En chantant la dernière phrase, elle faillit tourner les yeux vers son fils et ramena de force son regard sur l’épaule de Lu Heniang.

Après la répétition, Gao Shoucheng lui demanda de venir voir l’arrière de la salle du Sud. Deux coffres à costumes serraient le vieux support de tambour et les tissus nouvellement arrivés n’avaient plus de place. Le milieu du support était vide et le bois encore bon. En le démontant, on pourrait en faire une étagère basse à deux niveaux. Xiaoman répondit d’abord qu’il n’était pas de trop. Gao Shoucheng n’insista pas. Il demanda seulement qui ferait sécher le tissu le lendemain s’il prenait l’humidité cette nuit-là. Il parla sans dureté, mais la mit plus mal à l’aise que s’il avait insisté.

Le vieux tambour de Lu Zheng avait été vendu pendant sa maladie. Certains avaient trouvé le prix trop bas, mais il avait insisté pour avoir l’argent comptant et épargner à Xiaoman une nouvelle tournée de dettes chez les médecins et les apothicaires. Le tambour était parti et le support était resté, dans l’idée d’y retendre une peau quand il irait mieux. Puis Lu Zheng mourut. Le support était plus léger que le tambour, mais quiconque venait ranger commençait par le contourner. Avec le temps, il devint un bout d’espace vide dont personne ne voulait parler le premier.

Xiaoman essuya la poussière de la traverse du support et sentit sous ses doigts une entaille presque effacée. Lu Zheng l’avait faite pour repérer la tension de la peau du tambour. Quand il était petit, Asheng la grattait de l’ongle et disait qu’elle ressemblait à une petite bête. Pour cette seule marque, elle ne pouvait pas prendre la place de toute la troupe. Mais il ne suffisait pas non plus qu’il faille ranger l’étoffe demain pour qu’elle laisse démonter le support jusqu’à ce que personne ne le reconnaisse. Elle replia plusieurs fois son chiffon et entendit Azhao demander derrière la porte quelle lanterne était à l’usage de tous.

A-Zhao vint chercher la vieille lanterne de bambou. Elle comptait la rapporter le lendemain matin et l’envelopper soigneusement pour la nuit. Xiaoman lui demanda de l’approcher de la table et répara elle-même un coin de papier fendu. La lanterne était éteinte, mais son fermoir de cuivre réfléchissait la lumière d’une lampe en terre cuite dans la pièce, avec un éclat plus net encore que si elle avait été allumée. Xiaoman demanda soudain combien de temps avait duré la dernière maladie de He Huaizhou. A-Zhao répondit que son état avait vite empiré au douzième mois lunaire. Jusque-là, il répétait que c’était le froid et que quelques jours de repos suffiraient.

Xiaoman hocha la tête, sans dire que cela lui rappelait beaucoup Lu Zheng. Au terme d’une maladie, les gens disent souvent des choses qui se ressemblent, et ceux qui restent n’en savent pas davantage quoi faire. Elle eut envie de demander à A-Zhao si elle allait vraiment cesser de tenir le bac, puis se dit que la mort de maître He ne lui donnait pas le droit de retenir sa fille sur le bateau. Elle lui demanda seulement si, au cas où le travail de couture de ces derniers jours se serait révélé moins plaisant qu’elle ne l’avait imaginé, elle reviendrait quand même.

Azhao ne répondit pas aussitôt. Elle passa la main sur le fermoir du coffre et dit qu’elle reviendrait, mais que désormais elle ne prendrait plus les devants pour coudre les parties pour lesquelles on ne lui avait rien demandé. Xiaoman y entendit encore un reste de dépit et ne put retenir un rire. Elle lui dit qu’elle n’avait pas à se mettre pour autant à attendre une consigne à chaque geste. Quand elle-même serait occupée, elle ne pourrait peut-être pas tout expliquer. Dans le doute, qu’elle s’arrête un peu et demande d’abord qui devait porter le vêtement, au lieu de ne regarder que ses points.

Ce n’est qu’après avoir parlé qu’elle s’aperçut qu’elle était encore en train de donner des leçons. Azhao prit la lanterne et lui demanda tout bas si elle avait un autre message à rapporter. Xiaoman la regarda. Dans la cour, elle entendait Cai Heng ranger son tambour et Asheng qui le suivait en lui demandant pourquoi il ne pouvait pas frapper sur le support vide. Elle n’eut soudain plus envie de renvoyer cette jeune femme avec la lanterne à la main, mais elle n’avait même pas une parole concrète à lui confier.

« Quand cette série de représentations sera terminée, dit-elle, j’aimerais faire traverser la rivière à A-Sheng, une fois. »

A-Zhao releva la tête, les yeux un instant brillants, puis se reprit. Elle demanda quand. Xiaoman dit que la date restait à fixer. À Lanting, cette série devait durer jusqu’aux premiers jours du troisième mois. Si les représentations étaient déplacées, il lui faudrait d’abord remettre en ordre et transmettre ses travaux de couture. Elle parlait d’une envie, sans en faire une certitude. A-Zhao hocha la tête. À la surprise de Xiaoman, elle n’insista pas pour savoir si ce serait pour la fête de Shangsi et ne dit pas non plus que la vieille dame serait sûrement heureuse de l’apprendre. Xiaoman s’en trouva un peu soulagée.

Le soir, elle lava les pieds de son fils. Des deux chaussures neuves, une seule était terminée, mais la semelle de l’autre avait déjà été mise sous presse. A-Sheng demanda si demain il pourrait monter dans le bateau de la lanterne. En apprenant qu’elle voulait le ramener à Liuwan, il demanda aussitôt si sa grand-mère avait un bateau, si elle avait une cour et s’il pouvait emporter son petit chien en argile. Xiaoman répondit à quelques questions, puis lui dit de ne pas en poser tant d’un coup, puisqu’elle ne savait pas encore quel jour ils partiraient. L’enfant fit la moue, et elle reconnut aussitôt en elle cette impatience qu’aurait eue sa mère.

Elle ne s’adoucit pas pour autant. Elle maintint la cheville de son fils pour qu’il n’éclabousse pas le lit. Quand elle lui eut séché les pieds, elle lui dit que là-bas, il y avait une boutique pleine de lanternes, et qu’il lui était défendu de jouer avec comme avec le bateau d’une lanterne tournante. A-Sheng dit qu’il n’était plus petit et demanda pourquoi ils n’y étaient jamais allés. Xiaoman posa l’autre chaussure au bord du lit et répondit qu’il y avait des chemins que même les grandes personnes avaient du mal à prendre. L’enfant ne comprit pas et baissa la tête pour comparer avec application la largeur des deux chaussures.

Après le départ d’Azhao, Gao Man vint chercher la petite fiche en bois qui servait à retirer l’étoffe. Voyant que le support du tambour était toujours là, elle ne demanda plus s’il fallait le démonter. Elle trouva elle-même deux perches de bambou et les posa en travers du coffre. En repartant, elle dut se mettre de biais pour passer le chambranle, et la pièce de tissu sur son épaule y ramassa une traînée de poussière. Xiaoman le vit et s’en agaça davantage. Elle attendit que Gao Man soit sortie pour prendre une petite chute de bois raboté. Elle voulait d’abord surélever le vieux support, pour qu’au moins ses pieds cessent de frotter par terre.

Elle tenait encore le support quand Asheng passa la tête de derrière le lit et demanda si elle allait lui garder le tambour. Xiaoman allait dire oui, mais une fois les mots sur ses lèvres, elle lui dit de le laisser là pour l’instant. Le garçon dit alors qu’il aimerait y mettre aussi sa flûte en bambou. Le support était si grand qu’on pouvait en poser beaucoup côte à côte. Elle regarda le support et se dit soudain que, dans les yeux de son fils, il était bien moins étroit qu’elle ne l’avait imaginé.

Quelqu’un faisait cuire des nouilles à côté ; l’odeur d’huile aux ciboules passait par les fentes du mur. Elle se rappela alors n’avoir mangé qu’une demi-galette de soja ce soir-là ; son estomac était si vide qu’elle y sentait du froid. Du vivant de Lu Zheng, lui aussi oubliait souvent de manger, mais quand elle était prise par le travail, il la grondait : si cette malle à costumes devait vraiment dévorer quelqu’un, qu’elle commence au moins par une personne qui ait de la chair sur les os. Le souvenir de sa tête lui arracha un souffle de rire. Craignant que l’enfant l’entende et lui demande pourquoi, elle se détourna pour prendre un bol et alla acheter une portion de nouilles chaudes chez les voisins.

Le marchand de nouilles lui demanda s’il devait mettre de la ciboule. Elle dit oui, hésita, puis demanda d’en mettre un peu moins. Dans son dos, A-Sheng lui tira le pan du vêtement. Elle se retourna et l’enfant lui dit qu’il en voulait bien quelques bouchées, sans ciboule. Xiaoman commença à la retirer avec ses baguettes. À mi-chemin, elle se rappela qu’elle ignorait jusqu’à savoir si la marmite de Liuwan était toujours là. Elle partagea les nouilles dans de petits bols, servit son fils le premier, puis s’assit près du support de tambour vide et finit enfin le demi-bol qui lui restait.

· Fin du chapitre ·

Ce livre a été écrit avec l’aide d’une IA, en développant « 春江花月夜 » de Zhang Ruoxu et la nouvelle originale « 借灯还舟 ». Les personnages, la géographie et les événements sont imaginaires ; il ne s’agit ni d’une adaptation du poème ni d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Trois prix pour un bateau
  2. La plaque de cuivre et le bac désert
  3. La fenêtre de la boutique de lanternes
  4. La route dans le coffre de bambou
  5. Deux étapes sur l’eau
  6. Celle qui défait les coutures
  7. Le costume sur scène et sur le corps
  8. La place libre près du tambour
  9. La lanterne revient sur le comptoir
  10. Le nom d’une femme qui avait déjà fondé un foyer
  11. Une nouvelle pièce à la salle du Sud
  12. Le billet de bateau du neuvième jour
  13. Un brin de ciboule dans la maison
  14. Qui ferme la fenêtre la nuit
  15. Deux pieds de tissu encore à découdre
  16. Les quinze jours de location du bateau
  17. Le bruit d’une planche de lit
  18. Rouvrir l’emmanchure
  19. La montée des eaux du quatrième mois
  20. Un acte entier vu de la salle
  21. Le deuxième repas à Lanting
  22. Le prix des petites chaussures
  23. Le vent passe derrière le rideau
  24. Le spectacle de la fête du temple a été déplacé au bord de l’eau
  25. La représentation annulée
  26. Les points qui retiennent
  27. Deux plaques à la proue
  28. L’enfant doit-il partir avec eux ?
  29. Refuser ce billet de bateau
  30. Une vieille pièce reprise par grande chaleur
  31. Voir avant de répondre
  32. Remettre le costume entre les mains de celui qui le portera
  33. Une porte laissée à l’armoire aux lanternes
  34. Traverser la rivière encore une fois
  35. Le dernier fil des représentations d’automne
  36. La lanterne peut s’éteindre pour la nuit

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