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Un volume à la main

Roman de voyage et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Une porte laissée à l’armoire aux lanternes

酷无极 · Création assistée par IA · 12264 caractères · environ 13 minutes

À peine la première lanterne carrée d’A-Qiao posée sur le comptoir, Mère Qin lui fit faire un quart de tour. Le nœud du bambou ressortait trop sur cette face, elle préférait le cacher derrière. A-Qiao la remit dans l’autre sens et expliqua que le client avait justement commandé un modèle où le nœud se verrait. Elle lui avait déjà montré le dessin qui était là, à côté. Mère Qin, sans lâcher la poignée de la lanterne, s’apprêtait à demander ce qu’un client pouvait bien y connaître, quand quelqu’un demanda dehors si c’était sa lanterne à bosse.

Le client leva la lanterne au soleil, répéta qu’elle lui plaisait, paya le solde et s’en alla. A-Qiao ne dit rien et essuya simplement la partie vide du comptoir. Mère Qin préleva le salaire de la jeune femme sur la petite poignée de pièces, plus lentement que d’ordinaire. À son retour en juillet, elle avait accepté qu’A-Qiao vienne l’aider une demi-journée tous les deux jours, mais tenait encore à mettre la main à tout. Quand A-Qiao ne venait pas, elle se disait qu’il était bon d’avoir de l’aide à la boutique. Dès qu’elle était là, elle craignait que ces mains ne suivent pas la manière qu’elle leur avait tracée.

Mamie Qin avait déjà fait les frais de son refus de laisser les autres décider. Vers la fin de juillet, elle avait démonté une lanterne qu’Aqiao venait de réparer au nouveau tarif et avait passé une demi-journée le lendemain à retrouver la vieille attache du client. Aqiao lui avait dit ensuite sans détour que, si on ne lui permettait que de garder la boutique, elle ne prendrait que le salaire de la garde et ne se ferait pas réprimander à sa place par les clients pressés. À présent, en entendant le nom de « lanterne bosselée », Mamie Qin sentit ses joues chauffer. Elle se résolut à demander à Aqiao combien de ces lanternes carrées on pouvait faire en une soirée, avec une envie sincère d’entendre sa méthode.

A-Qiao dit qu’on ne pouvait pas aller vite, que les plis aux quatre coins prenaient du temps et que pour l’instant il y avait peu de clients pour ce modèle. Mieux valait ne pas en préparer des dizaines d’un coup. Mère Qin s’était imaginé que les jeunes trouvaient toujours les modèles anciens trop lents à fabriquer. Voilà qu’A-Qiao était la première à freiner la production. Elle avait d’autres clients pour ses ouvrages en papier sur armature et ne pouvait pas passer toute la journée à la boutique. Mère Qin lui demanda si elle accepterait de venir tous les jours et ajouta aussitôt : « Il faudra bien quelqu’un pour tenir la boutique plus tard. » A-Qiao leva les yeux et, avec beaucoup de prudence, laissa ce « plus tard » sans réponse.

Elle avait vingt-trois ans et voulait ouvrir son propre petit étal de fleurs en papier. Elle n’avait pas encore décidé si elle se marierait et ne tenait pas à ce qu’on l’engage dès maintenant à prendre la relève chez les Qin. Quand elle eut fini de parler, la vieille Qin avait déjà trop courbé la lamelle de bambou qu’elle tenait. En la lâchant, elle la reçut sur le dos des doigts. Elle avait commencé par vanter quantité d’avantages pour l’avenir, et l’autre avait entendu qu’elle voulait disposer d’elle tout entière dès aujourd’hui. Comment avait-elle fait autrefois pour ne jamais entendre cela ?

Dans l’après-midi, tante Xu vint payer l’huile qu’elle devait et apporta un poisson tout mince. Elle dit en riant à la vieille Qin qu’avec une apprentie, elle pourrait enfin se ménager un peu. Aqiao sortait justement avec un paquet de papier. Elle précisa aussitôt qu’elle venait faire quelques travaux et qu’elle n’était pas apprentie. Tante Xu lâcha un « ah » et n’insista pas. Elle attendit que le rideau retombe pour dire que les jeunes d’aujourd’hui avaient du caractère. La vieille Qin allait elle aussi faire une remarque. Elle finit par dire qu’Aqiao savait travailler depuis longtemps et ne l’avait jamais prise pour maître. On ne pouvait pas décider à sa place de tous les avantages qu’elle était censée y trouver.

Le poisson était si mince qu’une fois écaillé, il ne restait presque rien à manger. Tante Xu dit qu’il n’était pas cher et qu’elle l’avait pris pour que grand-mère Qin puisse manger un peu de poisson frais, pas pour qu’elle reçoive toute une tablée. Grand-mère Qin posa le poisson et se rappela soudain la soupe de ce soir-là à Lanting. Sa fille lui en avait servi un seul bol, sans disposer douze plats de plus pour prouver qu’elle était la bienvenue. Elle en voulait toujours à Xiaoman de ne pas avoir voulu la garder plus longtemps, mais elle se rappela aussi que lorsqu’elle avait dit qu’il était facile de rester, elle n’avait même pas regardé comment on pourrait faire les deux lits dans la pièce.

Au crépuscule, elle alla jeter un coup d’œil à la porte des He. Azhao avait demandé à la famille Ding d’ouvrir les fenêtres tous les quelques jours. Luo Yan sortait justement de la cour, une couverture qui avait séché au soleil dans les bras. La vieille Qin s’arrêta sur le seuil. La haute lanterne de bambou était sur son support de bois, son abat-jour portait encore le papier neuf dont elle l’avait réparé au troisième mois. Elle n’appartenait plus à aucune fenêtre où on l’allumait tous les soirs. Elle demanda quand Azhao reviendrait. Luo Yan dit que sa lettre parlait d’un premier examen des planches au neuvième mois, après quoi on en reparlerait le moment venu. Rien ne pressait de tout régler en un seul voyage.

Luo Yan dit que Ding Sui avait pris une commande de quelques glands neufs et qu’elle passait ses journées à reprocher à sa mère ses associations de couleurs démodées, avant de la féliciter pour sa rapidité. Cela fit rire Mère Qin. De retour à la boutique, elle déplaça deux vieilles poignées de lanterne que personne n’était venu chercher pour faire de la place aux petites fleurs de papier qu’A-Qiao essayait de réaliser. Puis elle se demanda si elle ne cédait pas trop de terrain. De peur qu’A-Qiao ne transforme dès le lendemain toutes les lanternes rondes en lanternes carrées, elle rangea à part le moule rond qui servait le plus. Elle n’allait pas traiter tout son ancien savoir-faire comme un obstacle.

Le lendemain, elle convint avec A-Qiao que celle-ci viendrait désormais une demi-journée chaque jour pour cent quatre-vingts sapèques par mois. Les fleurs en papier seraient payées à la pièce et, si un travail urgent la retenait jusqu’au soir, elles en discuteraient ensemble. Pour les réparations courantes, A-Qiao pourrait décider elle-même lesquelles des modifications demandées par les clients elle ferait. Pour les matériaux coûteux et les lots entiers de lanternes neuves, elle demanderait d’abord. Après l’avoir écoutée, A-Qiao demanda avant tout si, face à un client qui avait encore une ardoise, elle pourrait lui dire qu’aujourd’hui on ne faisait pas crédit. Mère Qin pensa à quelques connaissances de longue date et sentit sa langue se nouer. Elle dit tout de même qu’après deux achats à crédit, il fallait d’abord régler les précédents, même quand elle connaissait bien la personne.

Une fois le salaire convenu, la vieille Qin versa d’avance une quinzaine au nouveau tarif. Aqiao rangea l’argent, acheta d’abord du papier, puis alla porter chez elle un petit paquet de sel. En la voyant faire si nettement la part des choses, la vieille Qin comprit que ces cent quatre-vingts sapèques servaient aussi à faire avancer la vie de quelqu’un d’autre. La jeunesse d’Aqiao et la proximité de sa maison ne suffisaient pas pour continuer à parler d’un simple coup de main.

Elle lui remit une clé du comptoir. A-Qiao l’attacha à sa taille avec une ficelle. Cela ne la rendit pas soudain plus semblable à une fille dans sa façon de travailler, et elle ne se mit pas à l’appeler maman. En prenant congé, elle dit seulement qu’elle aurait un quart d’heure de retard le lendemain, car elle devait d’abord livrer du papier ailleurs. Mère Qin éprouva un petit vide, puis se dit que si quelqu’un venait chaque jour le combler pour elle, cette personne aurait beau se démener, elle risquait de n’y jamais parvenir. Elle posa un poids sur les pages du registre et, pour la première fois, demanda à A-Qiao de tenir la boutique une demi-journée pendant qu’elle irait s’asseoir un moment au bord de l’eau.

Sur la rivière passait un bateau chargé de paniers de haricots. Le jeune batelier se chamaillait par-dessus l’eau avec quelqu’un sur la rive. Après quelques mots échangés, tous deux rirent. La vieille dame Qin finit sa galette chaude et se retrouva les mains vides. D’abord très mal à l’aise, elle songea plusieurs fois à rentrer voir si les lanternes avaient été encollées de travers. Puis elle aperçut au loin un menuisier qui réparait une fenêtre. Elle le regarda travailler un moment et lui dit que la traverse devrait être plus étroite. Il n’en fit qu’à sa tête et donna tout de même son coup de scie. Elle s’étonna de ne pas en rester fâchée toute la journée.

De retour chez elle, elle sortit du papier pour écrire à Xiaoman. Les deux premières lignes parlaient uniquement des nouveautés de la boutique. Arrivée à A-Qiao, elle écrivit d’abord que la petite était sage, s’arrêta, raya les mots et les remplaça par « elle travaille avec finesse et fait de belles lanternes carrées ». Puisqu’A-Qiao acceptait de travailler chez elle, elle pouvait commencer par juger son travail, sans se demander si elle lui obéissait. Son écriture était maladroite et la rature faisait comme un petit amas de cendre. Elle songea à changer de feuille, se rappela qu’A-Sheng laissait ses caractères mal écrits sur la sienne et continua.

Elle lui demanda si elle aimerait venir passer deux nuits chez elle quand elle aurait du temps au neuvième mois. Xiaoman choisirait les jours qui lui conviendraient, elle pourrait s’arranger à la boutique. Elle n’écrivit ni qu’à son âge elle ignorait combien d’occasions il leur restait, ni que si Xiaoman ne venait pas, tant pis. Elle connaissait si bien ces mots qu’ils formaient déjà une phrase dans sa tête avant même qu’elle prenne le pinceau. Après avoir fini, elle ajouta qu’il n’était pas nécessaire d’amener A-Sheng s’il avait cours. S’il voulait venir, elle lui garderait une table et ne lui jetterait pas ses livres de classe sur le pas de la boutique.

La lettre partie, la réponse ne vint pas aussitôt. Les deux premiers jours, elle interrogea sans cesse ceux qui avaient fait la traversée. Le troisième, elle demanda à Luo Yan, qui lui dit qu’il fallait aussi du temps pour l’aller-retour là-bas : les lettres d’A-Zhao n’avaient jamais été si rapides. Un peu embarrassée, elle revint à la boutique et recula encore d’un demi-pas le tabouret qui donnait sur l’eau, pour ne pas recommencer à compter les bateaux dès qu’elle s’assiérait. Les affaires de la boutique ne s’étaient pas arrêtées avec l’envoi de la lettre. Un ancien client, déjà endetté pour deux achats, essaya bel et bien de lui demander une faveur.

A-Qiao avait déjà parlé, alors le client se tourna vers Mère Qin. Ils se connaissaient depuis tant d’années, dit-il, et elle ne voulait même pas lui donner la lanterne d’avance ? Mère Qin serra le registre des dettes et faillit hocher la tête pour paraître plus accommodante que son aide. À côté d’elle, A-Qiao se taisait, le visage tendu. Mère Qin finit par demander au client de régler d’abord ses deux achats précédents. Sa voix était un peu plus ferme que d’habitude, autant parce qu’elle avait du mal à reconnaître devant une connaissance que la règle venait d’elle que par souci de se faire respecter.

Le client partit sans être très content. Le cœur serré, elle se tourna vers A Qiao et lui demanda si elles n’avaient pas parlé trop rudement. À peine la question sortie, elle comprit qu’elle cherchait encore à lui faire porter la responsabilité de ce malaise. A Qiao répondit que, si elle l’avait laissé emporter la lampe tout à l’heure, elle-même ne parlerait plus désormais des sommes anciennes. Grand-mère Qin garda un moment le silence, puis prit une feuille pour noter le paiement récupéré ce jour-là, sans chercher une petite faute de collage pour sauver la face. Ce ne fut qu’au soir qu’elle reconnut avoir été un peu mal à l’aise tout à l’heure, mais que ce n’était pas parce qu’A Qiao avait eu tort.

Il fallut sept jours pour que le bateau de Zheng Qin apporte la réponse de Xiaoman. Elle comptait traverser depuis Tongwei le douzième jour du neuvième mois, repartir le quatorze et arriver à Lanting le quinze pour les représentations d’automne qui suivraient. Asheng voulait venir et s’était entendu avec son maître pour rattraper les deux leçons qu’il manquerait. Inutile de préparer beaucoup de choses. Si la boutique était très occupée, elle pourrait même aider à faire un repas. Mme Qin relut deux fois ces quelques lignes. Sa première pensée fut encore que deux nuits, c’était trop court. Ce n’est qu’ensuite qu’elle vit la longue flûte que le garçon avait dessinée dans la marge.

Elle répondit qu’elle avait compris. Elle ne parla pas de la literie qu’elle avait déjà préparée pour la troisième nuit et ne la roula pas non plus aussitôt pour la jeter dans le placard. Quand on attend quelque chose avec espoir, les mains en font toujours un peu plus que la bouche n’en dit. Il lui suffisait de ne pas se servir de cette couverture pour réclamer un jour de plus à quelqu’un. A-Qiao demanda si elle devait venir toute la journée le douze. Mère Qin dit que ce n’était pas nécessaire, que la matinée se passerait comme d’habitude et qu’elles répartiraient d’avance le travail de l’après-midi. Pour une réparation urgente, elle n’aurait qu’à appeler à la porte de derrière.

Plus tard, tante Xu lui dit en riant que sa fille revenait enfin et qu’elle ne fermait même pas boutique. La vieille Qin répondit qu’on travaillait quand il y avait du travail et qu’il fallait bien manger. Ce fut en le disant qu’elle se rappela avoir employé les mêmes mots seize ans plus tôt pour détourner Xiaoman du théâtre, comme si le seul vrai travail consistait à coller du papier à lanternes sur son propre comptoir. Cette fois, elle ne courut pas après tante Xu pour s’expliquer. Le soir, elle essuya la table et repoussa vers le fond le bol de colle qu’on risquait le plus de renverser, laissant un coin où l’enfant pourrait poser son papier et son pinceau.

À la fenêtre pendait une lanterne ronde fabriquée cette année. Elle pouvait la ranger après l’avoir laissée allumée un moment pour l’essayer. La vieille Qin baissa la mèche. Elle entendit les pas se faire rares dans la rue sans se lever de nouveau à chaque bruit de godille sur l’eau. Le lendemain, elle devait encore faire deux lanternes carrées. Les quatre angles étaient difficiles à plier et elle avait promis à A-Qiao qu’elles essaieraient ensemble. Quand sa fille viendrait, il y aurait beaucoup de passé dans la pièce. Il y aurait aussi quelques choses nouvelles qu’elle n’avait encore jamais vues.

· Fin du chapitre ·

Ce livre a été écrit avec l’aide d’une IA, en développant « 春江花月夜 » de Zhang Ruoxu et la nouvelle originale « 借灯还舟 ». Les personnages, la géographie et les événements sont imaginaires ; il ne s’agit ni d’une adaptation du poème ni d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Trois prix pour un bateau
  2. La plaque de cuivre et le bac désert
  3. La fenêtre de la boutique de lanternes
  4. La route dans le coffre de bambou
  5. Deux étapes sur l’eau
  6. Celle qui défait les coutures
  7. Le costume sur scène et sur le corps
  8. La place libre près du tambour
  9. La lanterne revient sur le comptoir
  10. Le nom d’une femme qui avait déjà fondé un foyer
  11. Une nouvelle pièce à la salle du Sud
  12. Le billet de bateau du neuvième jour
  13. Un brin de ciboule dans la maison
  14. Qui ferme la fenêtre la nuit
  15. Deux pieds de tissu encore à découdre
  16. Les quinze jours de location du bateau
  17. Le bruit d’une planche de lit
  18. Rouvrir l’emmanchure
  19. La montée des eaux du quatrième mois
  20. Un acte entier vu de la salle
  21. Le deuxième repas à Lanting
  22. Le prix des petites chaussures
  23. Le vent passe derrière le rideau
  24. Le spectacle de la fête du temple a été déplacé au bord de l’eau
  25. La représentation annulée
  26. Les points qui retiennent
  27. Deux plaques à la proue
  28. L’enfant doit-il partir avec eux ?
  29. Refuser ce billet de bateau
  30. Une vieille pièce reprise par grande chaleur
  31. Voir avant de répondre
  32. Remettre le costume entre les mains de celui qui le portera
  33. Une porte laissée à l’armoire aux lanternes
  34. Traverser la rivière encore une fois
  35. Le dernier fil des représentations d’automne
  36. La lanterne peut s’éteindre pour la nuit

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