Roman d’artisanat et de société dans une Chine ancienne imaginaire
L’endroit cerclé de chaux
酷无极 · Création assistée par IA · 11923 caractères · environ 13 minutes
La chaux blanche tomba d’abord près du puits des Gu. Pas une pleine poignée, seulement un peu de poudre portée par le vent, qui se posa sur les briques humides et devint une tache blanche peu visible. Shen Su remontait la corde du puits. Gu Qing prit le seau et entendit quelqu’un, derrière le mur, dire de mesurer encore un pied vers l’ouest. Sans même avoir bien posé l’eau, elle monta sur le banc de bois habituellement utilisé pour étendre les couvertures et passa la tête au-dessus du mur.
Trois personnes se tenaient autour du prunier. L’homme en veste courte qui avait mesuré la porte la veille traçait un cercle à la chaux. La ligne passait par le pied du vieux mur et une grosse corde de chanvre était nouée vers le haut du tronc. L’arbre n’était pas grand, mais ses branches savaient s’étendre. L’une passait par-dessus le mur, une autre entrait de biais sous la vieille galerie, comme si l’arbre s’était ménagé de chaque côté un endroit pour parler aux deux familles. Maintenant que la chaux blanche l’encerclait, ces quelques rameaux épars parurent soudain bien seuls.
« Qu’est-ce que vous allez faire ? » demanda Gu Qing.
L’homme au seau de chaux leva la tête et dit qu’ils déplaçaient l’arbre. Un autre lui dit de descendre. L’enduit du mur sonnait déjà creux, et s’il cédait sous son pied, qui en répondrait ? Gu Qing n’avait pourtant sous les pieds que son propre tabouret. Elle allait le lui dire quand elle entendit sa grand-mère l’appeler derrière elle et descendit d’abord. Elle sortit par sa porte avec un demi-seau d’eau, contourna le mur et arriva devant la porte grande ouverte de la maison abandonnée. Au plus court, un seul mur les séparait, mais le détour par la ruelle pavée de l’Est rallongeait sensiblement le trajet. En chemin, il lui fallut encore laisser passer une charrette de paniers vides.
On débarrassait la cour de ses vieilleries. Deux battants de porte cassés étaient empilés contre le mur nord. Les cendres du vieux fourneau avaient été balayées en un petit tas. Enfant, Gu Qing trouvait cette cour immense. Entre les lignes qu’on venait de tirer au cordeau, elle comprit qu’une charrette en travers en occupait à elle seule plus de la moitié. La ruelle de pierre devant la porte de l’est était étroite, si bien qu’une fois la porte franchie, il était difficile de faire demi-tour. Dehors, celui qui livrait le bois attendait, si pressé qu’il cria trois fois de faire place.
Un homme d’une quarantaine d’années sortit de la pièce principale, son bol vide à la main, et lui demanda si elle était la voisine de l’ouest. Il portait une simple robe brune et ses chaussures étaient couvertes de boue sur les bords. Gu Qing s’était figuré qu’en achetant une demeure, il pourrait charger d’autres gens de lui épargner jusqu’à la moindre salissure. Avant même qu’elle réponde, il se présenta. Il s’appelait Wen Jichang et souhaitait emprunter un seau d’eau propre. Les siens arriveraient plus tard, le nécessaire pour le thé et la cuisine n’était pas encore au complet, et les commis travaillaient déjà depuis une demi-journée.
Gu Qing jeta un regard du côté du puits et dit qu’il y avait de l’eau chez elles, mais que l’arbre ne pouvait pas être déplacé d’un simple mot. Wen Jichang suivit son regard jusqu’au prunier et marqua une pause avant de dire qu’on l’emmènerait hors de la ville et qu’on n’en ferait pas du bois de chauffe. Il y avait de la place dans l’autre propriété, où l’on pourrait dégager tout le pourtour. Ici, les racines serraient le mur et les charrettes ne passaient pas. Il le dit d’un ton égal, comme si ces mots avaient déjà dissipé leurs inquiétudes.
« Où allez-vous le déplacer ? » demanda Gu Qing.
« À dix lis au sud-est de la ville. Il suffit de suivre la grand-route. »
« Qui s’en occupera ? »
« On fera naturellement appel à quelqu’un qui sait prendre soin des arbres. »
Gu Qing demanda encore ce qui se passerait si cette personne se disait capable de soigner l’arbre et qu’il ne survivait pas à la transplantation. Wen Jichang pinça les lèvres. Elle savait que sa question ne plaisait guère, mais elle n’avait pas pu s’en empêcher. En suivant des yeux le cercle de chaux blanche, elle vit que la plus grosse racine disparaissait au pied du mur. Juste de l’autre côté, c’était là que sa grand-mère ameublissait la terre chaque année avec sa petite pelle. Si le spécialiste ne regardait qu’à l’intérieur du cercle, comment saurait-il ce qu’il y avait derrière le mur ?
Wen Jichang tendit son bol vide à son commis et dit qu’il allait passer chez les voisines. Gu Qing crut qu’il venait repérer les racines et s’empressa de lui céder le passage. Dans la cour des Gu, il salua d’abord Shen Su et lui demanda si c’était elle qui avait pris soin du prunier tout ce temps. Assise sous la galerie, Shen Su étalait une poignée de fleurs tombées sur un vieux linge bleu passé. Les pétales mouillés étaient un peu transparents sur les bords. Elle ne dit pas « tout ce temps ». Elle dit qu’elle enlevait les branches mortes quand il y en avait et qu’en période de sécheresse, elle lui versait au passage une louche d’eau.
« Vous vous en êtes donné du mal toutes ces années », dit Wen Jichang. Il tira vingt sapèques de sa manche et les posa sur le coin de la table. « Maintenant que l’arbre va changer de place, vous n’aurez plus cette peine à prendre. Il faut bien reconnaître ce que vous avez fait. Je ne peux pas en profiter sans rien donner. »
Gu Qing entendit les vingt pièces s’entrechoquer d’un son sec. Elle savait mieux que quiconque combien de charbon et de soie elle pouvait acheter avec cette somme. Pourtant, en les regardant à présent, elle les trouva si peu nombreuses que cela lui piqua les yeux. Shen Su rapprocha les deux coins du vieux linge. Sans toucher à l’argent, elle dit qu’avoir un arbre près de leur puits leur donnait de la fraîcheur pour s’asseoir en été et qu’elles ne devaient cette faveur à personne. Wen Jichang retira alors sa main, mais laissa l’argent sur la table.
Dehors, on appela de nouveau le patron Wen. Une femme arriva, drapée dans une cape bleu sombre un peu usée, une pochette de toile remplie de papiers sous un bras et deux gobelets de terre grossière dans l’autre main. En entrant, elle demanda d’abord si elle pouvait emprunter de l’eau. Gu Qing s’empressa de dire oui. La femme la remercia, posa les gobelets vides au bord du puits, puis se tourna vers son mari pour lui dire que la charrette ne pouvait pas rester devant la porte. Elle bloquait le retour dans la ruelle des gens qui lavaient les étoffes.
Elle ne prit pas la parole pour persuader Shen Su d’accepter l’argent. Quand elle écarta sa cape, Gu Qing remarqua une reprise au poignet. Les points étaient fins, mais la couleur différait un peu. Wen Jichang, qui semblait trouver qu’elle arrivait à un mauvais moment, lui dit de demander d’abord au charretier de décharger le bois. La femme répondit qu’il fallait choisir où le poser. On ne pouvait pas le faire rentrer pour le ressortir ensuite, et quelques mots lancés à la cantonade ne feraient pas baisser le coût de la main-d’œuvre. Wen Jichang finit par la suivre dehors, laissant en suspens sa phrase sur le mur de la cour.
Gu Qing apporta l’eau près de la porte et entendit que la femme s’appelait Xu et qu’on l’appelait madame Xu. En versant, elle répandit par mégarde un peu d’eau à côté de la tasse. Madame Xu tendit la main et la soutint par-dessous, paume tournée vers le haut, empêchant ainsi l’eau de goutter sur les papiers qu’elle tenait coincés contre elle. Le geste était exercé, comme si chaque jour elle trouvait un point d’appui à des choses que d’autres tenaient encore mal. Gu Qing avait voulu lui demander d’intervenir au sujet de l’arbre, mais au dernier moment elle demanda quand il faudrait le déplacer.
« Nous n’avons pas encore fixé les travaux, répondit dame Xu. On dégage d’abord les lieux. L’entrepôt doit ouvrir le seize du premier mois. Le bail de celui que nous louions à l’est arrive à son terme, et nous ne pouvons guère nous permettre un jour de retard. »
Le seize du premier mois. Gu Qing compta mentalement les jours. Ce n’était plus très loin. Ce matin encore, elle s’était vexée pour un petit emplacement de marché. Ces deux-là avaient toute une demeure à remettre en état avant le Nouvel An. Elle ne sut pas tout de suite si cette urgence était une bonne ou une mauvaise chose. Peut-être étaient-ils trop pressés pour prendre le temps de les écouter parler de fleurs. Peut-être aussi que, pourvu qu’on leur propose une façon de gagner du temps, ils consentiraient à laisser autre chose en place.
Après le départ des époux Wen, Shen Su poussa l’argent du coin de la table vers le côté de la porte. Gu Qing dit qu’elles le rendraient quand il reviendrait, mais sa grand-mère répondit qu’il n’y avait pas lieu de retenir la main des gens pour cela. Ils étaient venus emprunter de l’eau, sans s’attendre à subir un interrogatoire. Le visage de Gu Qing s’échauffa. Fallait-il donc les laisser déplacer l’arbre ? Shen Su ne répondit pas. Elle se leva pour ramasser les bols vides, mais dès que son genou plia, sa main prit appui sur le bord de la table.
Gu Qing se précipita pour la soutenir, mais sa grand-mère dégagea doucement son bras. Elle assura sa prise sur le bol et dit que sa jambe lui faisait mal, qu’elle avait encore de la force. Debout à côté d’elle, Gu Qing eut l’impression que depuis le matin, partout, on lui refusait de finir ses phrases. Piquée au vif, elle alla ranger la table aux fournitures et prit dans ses bras les longues baguettes de bambou pour le montage des fleurs, appuyées contre le mur. Un bouton de prunier, tombé on ne savait quand, y était resté accroché.
« C’est la demeure qu’ils ont achetée », dit enfin Shen Su. « J’arrose l’arbre, mais ça ne veut pas dire qu’il doit m’obéir. »
« Je n’ai pas dit non plus que je voulais qu’il m’obéisse. »
« Alors, qu’est-ce que tu comptes faire demain ? »
Gu Qing dit qu’elle irait interroger l’intermédiaire, voir ce qu’ils avaient acheté et trouver quelqu’un qui avait autorité sur ces affaires. À cette dernière phrase, elle-même hésita. Elle n’avait jamais mis les pieds au tribunal du district et savait encore moins de qui relevait un prunier appuyé contre un mur. Shen Su lui jeta un coup d’œil, sans se moquer. Elle lui tendit simplement les petits ciseaux en disant que, si elle comptait vraiment aller poser des questions, elle ferait bien de rentrer d’abord le fil qui dépassait de sa manche, pour que les gens ne voient pas que cet accroc.
Les ciseaux en main, Gu Qing eut envie de lui dire d’arrêter de toujours lui trouver des défauts. En baissant les yeux, elle vit que le fil au bord de sa manche était bel et bien rompu sur une longueur et que la vieille étoffe de la doublure ressortait. Autrefois, quand elle faisait des fleurs, sa grand-mère aimait passer son plus beau vêtement de dessus dès qu’un client arrivait. Si quelqu’un l’appelait la petite couturière, elle n’en laissait rien paraître, mais une fois la personne partie, elle pouvait garder le visage fermé tout l’après-midi. Enfant, Gu Qing ne comprenait pas. À présent, elle commençait à comprendre, mais alors qu’on allait déterrer l’arbre, elle n’avait aucune envie de s’occuper en premier de ce pouce de fil.
Au soir, le commis qui avait mesuré la porte revint rendre le seau et reprit en même temps les vingt sapèques. Craignant un malentendu chez les Gu, il expliqua que le patron avait voulu bien faire, sans intention d’acheter ces quelques pétales. Gu Qing comprit qu’il cherchait à sauver la face de son maître. Elle dit qu’elle le savait, puis demanda si c’était un jardinier qui avait entouré l’arbre de chaux ce jour-là. Le commis secoua la tête. Lui était menuisier. Pour déterrer l’arbre, il faudrait faire venir maître Qiu. Il ne se risquerait pas à juger lui-même de la grosseur des racines ni de l’endroit où les couper.
Tante Chen revint du bout de la ruelle, du linge encore humide sur le bras, et le secouait en marchant pour en chasser l’eau. Elle arrêta le commis et lui demanda si le passage serait encore bloqué demain. Il répondit que tant que le déchargement ne serait pas terminé, il y aurait évidemment d’autres livraisons. Tante Chen lui tendit alors le linge du dessus pour lui montrer la boue qu’une roue y avait laissée en le frôlant. Elle devait le rendre propre à un client. Cette nuit, elle serait bien obligée de tirer encore un seau d’eau du puits.
Gu Qing dit que le nouveau propriétaire allait ouvrir un entrepôt et qu’il risquait d’y avoir souvent des charrettes désormais. Tante Chen se tourna vers elle : « Tu savais qu’il y aurait souvent des charrettes et tu n’as pensé qu’à demander pour l’arbre ? »
Le ton de tante Chen n’avait rien de dur, mais la question laissa Gu Qing sans réponse. Les deux familles se fréquentaient depuis des années. Tante Chen rapportait souvent du sel à sa grand-mère, et Gu Qing avait déjà réparé une fleur à cheveux pour sa fille. Ce jour-là, tout à son prunier, elle n’avait même pas remarqué que le linge mouillé qui séchait à l’entrée de la ruelle avait été déplacé à même le sol. Elle prépara une bassine d’eau tiède pour tante Chen et l’aida à frotter les taches de boue. Plus elle frottait, mieux elle comprenait que, sous cet arbre, il n’y avait pas que leurs deux vies à elles.
L’inquiétude de Gu Qing se relâcha un peu. Ce cercle de chaux blanche ne signifiait donc pas que la bêche s’abattrait le lendemain. Elle rapporta la nouvelle à sa grand-mère, qui répondit d’un simple « hum » et continua d’ajouter des fleurs au vieux linge. Soudain Gu Qing tendit la main, saisit celle de Shen Su aux jointures saillantes et dit qu’elle trouverait forcément une solution. Shen Su la regarda sans acquiescer ni chercher à la dissuader. Au bout d’un long moment, elle retira sa main et dit que l’eau était toujours sur le feu et qu’il ne fallait pas rester là à la regarder.
Cette nuit-là, le vent se glissa par les interstices du mur entre les deux cours, chargé de l’odeur âpre du mortier frais. Gu Qing releva la mèche et reprit son poignet de manche de quelques points bien plus grossiers que ceux de ses fleurs. À mi-reprise, elle rouvrit la fenêtre pour regarder le prunier. Une grosse corde de chanvre pendait entre les branches, et le cercle de chaux blanche se devinait à peine dans la nuit. Soudain, elle se dit que si elle coupait d’abord une branche, il y aurait au moins quelque chose que les autres n’emporteraient pas. Une fois venue, cette idée resta dans sa paume, serrée avec les ciseaux.
· Fin du chapitre ·
Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 梅花 » de Wang Anshi et de la nouvelle originale de ce site « 不卖春风 ». Les personnages, les affaires commerciales, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; il ne s’agit pas d’une biographie du poète. Les choix essentiels du récit original sont conservés : sauver l’arbre, les fleurs de soie sans parfum et la contemplation des lotus par la grand-mère et sa petite-fille.
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