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Un volume à la main

Roman d’artisanat et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Le chemin de chacun

酷无极 · Création assistée par IA · 11457 caractères · environ 12 minutes

Le 2 du quatrième mois, il faisait beau et Gu Qing fit venir, comme convenu, une petite charrette tirée par un âne. Le charretier les croyait en route pour le marché au sud de la ville. En apprenant qu’elles voulaient gagner Luwan, aux environs de la ville, rien que pour essayer de marcher sur un bout de passerelle, il resta un instant perplexe, puis leur annonça tout de même le prix de l’aller-retour. Shen Su sortit lentement, son chapeau brun clair à la main. Voyant Gu Qing étaler trois épaisseurs de couverture dans la charrette, elle lui demanda si elle comptait aussi emporter le lit.

Gu Qing répondit que les planches de la charrette étaient dures. Sa grand-mère appuya dessus de la main et retira la couche du dessus. « Avec cette épaisseur, mes pieds ne toucheront plus le plancher et je serai encore plus secouée. » Gu Qing voulait encore glisser une vieille couverture à la place, mais le conducteur avait déjà abaissé le marchepied et attendait, la main sur le brancard. Elle dut laisser monter la vieille femme en premier, puis plia les couvertures restantes en un coussin bas qu’elle attacha de tous côtés avec des bandes de tissu pour qu’il ne glisse pas sur les planches.

Après la porte ouest, la roue passa sur une portion de pierraille. Shen Su inspira vivement et posa la main droite sur son genou. Gu Qing demanda aussitôt si elle voulait rentrer. La vieille femme leva les yeux vers la porte de la ville, sans répondre, et demanda seulement au charretier de ralentir. Ainsi, le trajet qui prenait d’ordinaire moins d’un quart d’heure en demanda presque deux. En payant, Gu Qing observa le visage du charretier, pensant qu’il serait mécontent. Mais il lui dit simplement qu’au retour, il les attendrait dans l’après-midi : elles n’avaient pas à se presser près du pont.

Luwan était encore loin du pays au sud du fleuve. Au bord de l’eau, il n’y avait que des pointes de roseaux nouveaux et de grandes étendues de vieilles tiges brun jaune, sans fleurs de lotus. Shen Su se tenait sur la rive. Le vent de face souleva le ruban de son chapeau et elle le retint de la main, comme quelqu’un qui sort pour la première fois, tout en prenant des airs de l’avoir déjà fait. Gu Qing vit son expression tandis qu’elle regardait l’eau. Elle ne lui en fit pas la remarque et alla d’abord se renseigner sur les bateaux de voyageurs qui devaient accoster ce jour-là.

La batelière leur proposa de voir la cabine. Elle était basse et il fallait se courber pour entrer. Les couchettes se résumaient à quelques larges planches sur lesquelles on pouvait mettre une natte de paille pour la nuit, bien loin du lit chauffant de la maison. Gu Qing ne vit d’abord que les désagréments. Il y avait le seuil, les latrines qu’il fallait aller chercher à la poupe, les repas qui ne seraient pas forcément chauds et le bol d’eau qui ne tiendrait pas en place dans le roulis. Elle posa ses questions une par une, jusqu’à ce que la femme se lève et lui dise que si elles ne pouvaient rien supporter de tout cela, mieux valait ne pas partir, pour éviter les reproches à mi-chemin.

Shen Su, elle, demanda où elle pourrait s’adosser, si quelqu’un éclairait le chemin vers l’arrière la nuit et si elle pouvait payer pour qu’on lui ajoute un repose-pieds. Voyant que ses questions étaient concrètes, la batelière la mena à une couchette plus à l’intérieur et lui proposa de s’asseoir un moment. La vieille femme étendit lentement la jambe et resta assise près de huit minutes. Au moment de se relever, elle était toujours raide et dut s’appuyer sur l’épaule de Gu Qing pour se tenir d’aplomb. Elle ne dit pas que le bateau était confortable et ne parla pas pour autant de rentrer aussitôt.

Une fois à terre, elles allèrent vers le bout de l’estacade. De là, on voyait l’eau au tournant. Sur un pilotis tout proche se tenait un oiseau dont Gu Qing ignorait le nom. En le regardant, sa grand-mère pressa un peu le pas, mais avant même d’avoir fait un demi-li, elle ralentit, la main à la rambarde et le front en sueur. Gu Qing voulut l’aider à gagner le petit abri à l’entrée de l’estacade. Elle dit qu’elle allait d’abord rester debout un moment, puis s’assit sur une pierre libre.

Le vent rabattait ses cheveux blancs sur ses lèvres. La vieille femme essaya de les écarter, mais ses doigts tremblaient trop pour y parvenir d’un geste. Gu Qing avait déjà sorti l’eau. En voyant sa grand-mère se frotter encore le genou droit, elle finit par demander « Et si c’est pareil à Nanpu, qu’est-ce qu’on fera ? »

« Eh bien, ce sera pareil. » Shen Su reprit son souffle. « Je n’ai jamais dit qu’une fois dans le Sud j’aurais des jambes neuves. »

Gu Qing ne dit plus rien. Elle s’accroupit et renoua le lacet défait de sa grand-mère. Elle avait imaginé des feuilles de lotus jusqu’au ciel, et sa grand-mère si heureuse qu’elle en oublierait sa douleur. Elle n’avait jamais imaginé que la joie et la douleur puissent demeurer ensemble sur une pierre, toutes deux entières. Une fois le lacet noué, elle ne se hâta pas d’aider sa grand-mère à se relever. Elle s’assit à côté d’elle, la paume contre la pierre chauffée par le soleil.

Sous l’abri, on vendait de l’eau chaude et des galettes de blé. Une bouilloire de terre fumait sur le feu et Gu Qing acheta deux bols d’eau. Shen Su tendit la main vers sa bourse. Gu Qing faillit la retenir, puis ramena sa main et dit seulement que, puisque c’était elle qui l’avait invitée à sortir cette fois, elle paierait l’eau. Sa grand-mère accepta. Mais quand le marchand de prunes vertes de l’étal voisin passa, elle l’arrêta elle-même et lui en acheta trois. Elle choisit la plus petite et la tendit à Gu Qing, qui grimaça tant elle était acide. À cette vue, le visage de Shen Su s’illumina d’un sourire.

Elles firent sur la pierre une pause pour boire, puis allèrent jusqu’au bout. L’oiseau s’était envolé depuis longtemps, le pieu était vide et l’eau continuait de venir le heurter par vagues. Gu Qing dit que, si elle avait su, elles auraient marché plus vite. Shen Su secoua la tête. « Il ne m’avait jamais promis de m’attendre. » Elle rit en s’entendant parler comme une vieille femme qui aime à faire étalage de son expérience et ne put s’empêcher de jeter encore un regard au pieu vide.

Pour le retour, la charrette ne s’était pas arrêtée à la tête du pont. Il fallait encore marcher un peu. Gu Qing voulut d’abord que le conducteur s’approche, mais il lui dit que la boue était molle devant eux et que ce serait bien plus compliqué si la charrette s’enlisait. Elle regarda sa grand-mère, puis le court trajet qui restait, et lui demanda si elle pouvait le faire à pied. Shen Su répondit que oui, en allant doucement. Gu Qing cessa de scruter le chemin et de refaire sans cesse ses calculs. Elle se contenta de porter le chapeau de sa grand-mère et, à mi-chemin, la laissa faire une pause adossée à un arbre.

Le jour de leur retour, le genou de sa grand-mère lui fit effectivement plus mal. Pour se lever dans la nuit, elle dut prendre appui au bord du lit. Gu Qing chauffa de l’eau et enveloppa une pierre chaude dans un linge. Après s’être assurée qu’elle ne brûlait pas, elle la plaça contre le genou. Adossée au lit, Shen Su dit qu’elle avait trop marché ce jour-là. Cela ne voulait pas dire que toutes les voitures étaient mauvaises ni qu’elle était incapable de partir. Elle parlait comme si elle craignait que Gu Qing décide sur la foi de cette seule nuit, mais celle-ci dit la première : « Demain, on ne sort pas. Après-demain, on verra. Pour la grande route, il faut prévoir davantage de jours de halte. »

Pendant deux jours, la vieille femme ne fit aucune fleur et Gu Qing ne lui demanda pas de compenser le repos d’aujourd’hui par un surcroît de travail le lendemain. Elle arrêta seule les couleurs du lot suivant de Luo Yi, et Xiaoman apporta les grosses tiges comme convenu. Xiaoman demanda si c’était joli sur l’estacade. Gu Qing répondit qu’il n’y avait rien de bien extraordinaire, juste un bout d’eau et un pilotis nu, mais que la marche demandait pas mal d’efforts. De la pièce du fond, sa grand-mère l’entendit et ajouta qu’il y avait eu trois prunes affreusement acides et que Gu Qing n’en avait pas laissé une seule.

Le cinq, Gu Qing retourna au débarcadère du Sud se renseigner sur les prix. Cette fois, elle ne demanda pas seulement combien coûterait un aller-retour pour deux. Elle voulut savoir si elles pouvaient s’arrêter une journée à Shixian, ce que devenait le prix du premier billet si elles prenaient le bateau suivant, à quelle distance du bord arrière se trouvait la cabine la moins chère et s’il y avait une rambarde où se tenir la nuit. Le batelier lui dit qu’un trajet par étapes coûterait davantage qu’un trajet direct et qu’il n’y aurait pas forcément de couchette du côté intérieur à chaque fois. Elle raya la colonne la moins chère, garda les options qui lui convenaient et s’assura qu’elles pourraient loger à terre si aucun bateau ne venait au bout d’un jour ou deux.

Elle était passée chez deux bateliers et en rapportait autre chose qu’une promesse. Cinq ou six jours dans le sens du courant, sept à neuf à contre-courant, davantage par mauvais temps. Il y avait des auberges aux escales, mais toutes n’étaient pas propres et toutes ne prêtaient pas leur fourneau. Elle en parla à sa grand-mère, qui choisit elle-même une cabine où elle trouverait facilement un appui pour se lever la nuit. Tant pis si elle voyait un paysage de moins sur la rive. Elle n’allait pas risquer de poser le pied dans le vide en pleine nuit pour faire des économies.

En posant ses questions, Gu Qing évoqua ce qui était arrivé autrefois à son père sur un bateau de marchandises, et sa voix baissa. Elle en parlait rarement, de peur d’attrister sa grand-mère et de ne plus oser elle-même approcher d’un quai. Mais Shen Su lui dit que cette fois, c’était un bateau de passagers. Il fallait regarder ce qu’il transportait et où il allait aujourd’hui, sans remettre encore et encore cette vieille histoire à bord de chaque bateau. Puis la vieille femme lui tendit l’eau chaude. Leurs doigts se frôlèrent. Elle ne lui dit pas qu’il suffisait d’avoir le cœur droit pour être à l’abri du malheur.

En prenant pour mesure l’endroit le plus étroit de la cabine, Gu Qing en dessina le contour avec une corde sur le sol de la maison, posa un banc et demanda à sa grand-mère d’essayer de s’asseoir le dos au mur. Au bout d’un moment, Shen Su dit que ses pieds pendaient dans le vide et qu’il lui fallait un appui. Gu Qing trouva un vieux coffret en bois, trop haut, puis une petite brique, trop basse. Finalement, elle retira une planche du couvercle du coffret. Quand les pieds de Shen Su y reposèrent fermement, ses reins cessèrent de rester en suspens. Près de la fenêtre, l’épaisse couverture qu’elle comptait rouler avec les bagages devrait elle aussi être deux fois moins épaisse qu’elle ne l’avait pensé, pour laisser de la place aux jambes.

À force d’essais, elles finirent par transformer la moitié de la pièce en bateau sans eau. En entrant, tante Chen enjamba la corde posée au sol et demanda de quel côté était la rive. Shen Su leva son bol et dit qu’il fallait payer le passage avant de boire. Tante Chen leur lança bel et bien une pièce, que Gu Qing attrapa au vol. Une fois leur rire passé, elles restèrent assises sur le banc à mesurer la largeur nécessaire pour se retourner la nuit. Quand Shen Su tendit la main vers le coin de la table pour y prendre appui, Gu Qing nota sur son papier qu’il fallait une prise de ce côté-là dans l’obscurité. Elles avaient beau avoir ri, un seul essai ne suffisait pas. Quand elles enlevèrent la corde, il resta une fine traînée de poussière au sol, mais le coffret rabaissé resta sous les pieds de la vieille femme. Gu Qing rabattit au marteau les pointes de clous qui dépassaient, enveloppa deux coins de tissu et le fit essayer encore une fois à sa grand-mère avant de le ranger avec les affaires à emporter.

Au crépuscule du six, elles ressortirent par la porte de la ville et firent un peu moins d’un demi-li. Cette fois, elles ne louèrent pas de voiture et s’arrêtèrent à hauteur d’un saule. Sa grand-mère s’assit et Gu Qing alla emprunter un petit tabouret à la boutique voisine, qu’elle rendrait comme d’habitude avant de rentrer. Le vent était plus doux que ce jour-là à Luwan. La vieille femme desserra elle-même sa genouillère d’un demi-tour. Gu Qing eut envie de la lui resserrer, mais la vit étirer la jambe pour la faire jouer et attendit, le tabouret dans les bras.

Ce soir-là, pendant le repas, Shen Su posa sa bourse sur la table. Elle laissa seulement Gu Qing en sentir le poids sans la vider et lui dit qu’en voyage cet argent serait à elle, qu’elle ne le cachait pas pour en priver la maison. Gu Qing sentit sous ses doigts le cordon de pièces et se souvint des nombreuses fois où elle avait cru que tout le poids reposait sur ses épaules. Elle repoussa la bourse vers sa grand-mère et dit que, pour l’instant, chacune garderait son argent de son côté et qu’elles le sortiraient ensemble le jour où elles compteraient les frais du voyage.

Le sept, Luo Yi vint examiner le deuxième lot de dix fleurs. Gu Qing ouvrit la boîte. Le vert tendre était un peu plus clair que dans le premier lot. Elle avait déjà vérifié qu’il ne déteignait pas, et la petite pointe derrière l’attache avait été retouchée comme convenu. Après examen, Luo Yi emporta les fleurs et paya deux cents sapèques. Gu Qing mit de côté la rémunération de Xiaoman pour le travail et les modèles ainsi que le prix des fournitures du prochain lot, puis glissa le reste dans la bourse du voyage. Elle ne regretta pas le supplément de voiture jusqu’à Luwan, mais nota à part l’eau chaude achetée en plus ce soir-là et le temps de repos du lendemain. Quand elle se retourna, sa grand-mère, coiffée de son chapeau fleuri, était assise derrière le petit store de bambou. Du bout des doigts, elle trouva l’attache cachée le long du bord du chapeau, la défit toute seule, puis la referma.

· Fin du chapitre ·

Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 梅花 » de Wang Anshi et de la nouvelle originale de ce site « 不卖春风 ». Les personnages, les affaires commerciales, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; il ne s’agit pas d’une biographie du poète. Les choix essentiels du récit original sont conservés : sauver l’arbre, les fleurs de soie sans parfum et la contemplation des lotus par la grand-mère et sa petite-fille.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Le parfum froid n’est pas sur la soie
  2. L’endroit cerclé de chaux
  3. Les ciseaux au clair de lune
  4. Les fleurs de prunier en soie sur la table
  5. La porte donne de l’autre côté
  6. Deux petites ligatures de sapèques
  7. L’arc qu’on a dégagé
  8. Une enseigne sans parfum
  9. Le salaire d’une demi-journée
  10. Une fleur qui n’en est pas une
  11. La mise en boîte après la neige
  12. Combien pour un rameau ?
  13. Le réveillon chez les autres
  14. Après la floraison
  15. Imprimer son nom sur le papier
  16. Un bol de riz qui n’est plus chaud
  17. Pas de seconde chance pour le premier lot
  18. Les caisses renvoyées
  19. Une cour pour deux
  20. La pluie passe par l’ancien fossé
  21. Les comptes de Xiaoman
  22. La place libre à côté des parapluies
  23. Le printemps que veulent les clients
  24. Les fleurs laissées sur la table
  25. Le chemin de chacun
  26. Garder le mois de mai pour autre chose que les affaires
  27. Ceux qui regardent les fleurs
  28. La troisième bourse
  29. Que faire de l’arbre en été ?
  30. Avant d’embarquer
  31. Première étape par voie d’eau
  32. Les feuilles de lotus ne se sont pas encore déployées
  33. La fleur au milieu de l’eau
  34. Au retour, sans courir après la floraison
  35. L’ombre estivale du prunier
  36. Faire une autre fleur

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