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Un volume à la main

Roman de voyage et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Le deuxième repas à Lanting

酷无极 · Création assistée par IA · 12072 caractères · environ 13 minutes

En arrivant à Lanting, Mamie Qin se trompa d’abord de porte. Elle se souvenait des mots « Salle du Sud ». Voyant du papier rouge suspendu devant une entrée, elle demanda si la troupe Chunhe était là. Le gardien lui indiqua une ruelle plus loin à l’intérieur, puis un marchand de thé lui dit qu’il fallait encore ressortir en tournant. Elle serra ses deux paquets contre elle et, debout au coin de la rue, se dit pour la première fois que sa fille ne vivait tout près que dans les mots qu’elle prononçait chez elle en regardant l’eau.

Elle n’avait pas pris cette décision sur un coup de tête. Le billet rapporté par A-Zhao disait que la mère et le fils allaient bien, puis demandait si sa toux était passée. Ces quelques mots lui firent d’abord plaisir. Puis elle se dit que, puisque sa fille s’inquiétait encore, elle pouvait aller se montrer à elle et leur épargner le recours à un intermédiaire. Elle avait bien pensé à demander d’abord quelle date conviendrait, mais craignait de laisser passer le bateau qui allait dans la bonne direction à force d’en parler. Le bord de ses manches neuves était déjà raccommodé. À quoi bon attendre encore ?

Sur le bateau, elle se tint bien droite, sans se considérer comme une passagère âgée qui demandait une attention particulière. Mais pendant ces deux jours, à chaque changement d’embarcadère, elle devait d’abord protéger son paquet puis se tenir au toit de la barque, et ça glissait plus sous ses pieds qu’elle ne l’avait imaginé à Liuwan. À l’étape de Sangqiao, elle dormit à peine, craignant que l’huile de lampe ne coule dans le paquet. Le petit flacon était pour A-Zhao. C’était l’huile qu’elle utilisait dans sa boutique, et la jeune femme ne devrait pas toujours devoir emprunter des lampes aux autres. À présent, le flacon était emballé avec les provisions, qui avaient déjà pris une légère odeur.

Lorsqu’elle trouva enfin la salle du Sud, la vieille Qin vit d’abord A-Zhao accroupie dans la cour, occupée à tordre une longue bande de tissu. A-Zhao leva la tête et, en l’apercevant, eut d’abord un air ravi, puis regarda vers l’intérieur. Elle non plus, visiblement, n’avait pas été prévenue. Le cœur serré, la vieille Qin s’empressa de dire qu’elle n’était pas venue exprès leur donner du souci. Il se trouvait qu’un bateau de voyageurs passait et elle repartirait après avoir déposé quelques affaires. A-Zhao s’était déjà levée pour prendre son paquet et lui demanda si Xiaoman était au courant. Elle répondit seulement qu’en la voyant, elle le serait.

Xiaoman faisait un essai de chant dans la salle de devant et A-Sheng triait de petites plaquettes de bois avec Gao Man. Il n’y avait personne dans l’arrière-pièce. La vieille dame Qin posa son paquet au bord de la table. Voyant le plateau encombré, elle poussa d’abord ses affaires vers le fond et en profita pour plier un morceau de tissu bleu. A-Zhao le lui reprit aussitôt en disant qu’il avait été mis de côté pour un usage précis et qu’il ne fallait pas le mélanger au reste. Elle répondit qu’elle le pliait seulement pour le ranger et qu’elle savait encore reconnaître une étoffe. Mais sa main, arrêtée par cette remarque, ne savait plus si elle devait lâcher le tissu ou le reprendre.

Dans la pièce, il y avait un lit, une planche étroite et, sous le lit, le coin d’un support vide qui dépassait. Mère Qin regarda et demanda d’abord à A-Zhao si elle n’était pas trop à l’étroit pour dormir ici. La jeune femme lui répondit que ça allait, qu’elle mettait sa malle à ses pieds et ne gênait personne. En entendant ce « ça allait », Mère Qin se sentit le cœur plus lourd encore que dans les cahots du voyage. Sa propre arrière-boutique était vieille, mais on n’en était tout de même pas à devoir calculer où mettre une malle. Sa fille n’y avait passé que deux nuits à son retour et, ici, elle vivait à l’étroit année après année. Comment pouvait-on encore dire qu’elle avait sa façon de mener sa vie ?

Elle voulut mettre un peu d’ordre pour les deux femmes et saisit une bassine vide, mais Azhao lui dit que celle-là était réservée et qu’elles allaient s’en resservir. Mamie Qin dut s’asseoir. Elle eut soudain l’impression d’être une novice à qui l’on venait d’apprendre à coller le papier et qui n’avait le droit de toucher à rien. Elle craignait que sa fille ne la voie arriver pour ne faire qu’ajouter au désordre. Pourtant, plus elle voulait aider, moins elle trouvait à portée de main une chose dont personne n’avait déjà réglé l’usage.

Xiaoman revint de l’avant, encore maquillée pour la répétition, la sueur au front. En voyant sa mère, elle lui demanda d’emblée pourquoi elle n’avait pas fait prévenir. Mme Qin avait préparé sa réponse. Le trajet n’était pas long et elle n’était pas vieille, pourquoi fallait-il que quelqu’un vienne la chercher à chaque fois ? Sa fille lui expliqua que la question n’était pas de venir la chercher. Elle devait encore chanter ce jour-là, et il n’y aurait peut-être personne pour lui tenir compagnie. Mme Qin répondit qu’elle n’avait pas besoin de compagnie. Elle pouvait simplement s’asseoir et la regarder travailler.

Xiaoman pinça les lèvres et ne posa pas d’autre question devant tout le monde. Elle prit les provisions, sentit une légère odeur d’huile et souleva le papier. A-Zhao s’empressa de sortir le petit flacon et de le mettre à part. La vieille dame Qin vit l’aisance avec laquelle leurs gestes se répondaient et éprouva un léger embarras qu’elle ne savait pas nommer. Elles pouvaient s’occuper ensemble d’une chose sans avoir besoin de beaucoup parler, tandis qu’elle avait l’impression d’avoir apporté avec elle toute la bonne volonté de Liuwan, un fardeau encombrant où qu’elle le pose.

A-Sheng revint et se précipita vers le paquet. Il appela d’abord sa grand-mère, puis demanda ce qu’elle avait apporté. Mère Qin comptait le prendre dans ses bras, mais il avait déjà mis la main sur les chaussures neuves et, tout excité, voulait enlever les anciennes. Xiaoman dit d’attendre pour les essayer. Il faudrait bientôt aller s’asseoir devant, et il y avait encore du tissu mouillé par terre. Mère Qin reprit les chaussures avec un sourire et dit qu’on pouvait aussi bien les essayer plus tard. Gu Ming appela alors A-Sheng pour lui montrer sa petite lamelle sonore. Le mot « grand-mère » n’avait réchauffé la pièce qu’un instant.

On déjeuna à la hâte. Xiaoman mangeait debout, son bol à la main, Gu Ming récitait son texte entre deux bouchées, et Lu Heniang, qui venait de prendre le dernier morceau de légume salé, discutait encore pour savoir qui l’avait vu en premier. Mme Qin, peu habituée à cela, eut plusieurs fois envie de faire asseoir sa fille. Mais tout le monde était affairé, et elle se voyait mal interpeller sa fille seule. Azhao lui trouva un tabouret bas, puis on l’appela pour passer une serviette. Assise au milieu des bruits du repas qui emplissaient la cour, Mme Qin découvrit qu’on pouvait entrer dans une maison où se trouvait sa fille et s’y sentir quand même comme une invitée dont personne n’avait le temps de s’occuper.

L’après-midi, Xiaoman devait entrer en scène. Elle comptait attendre dans la pièce du fond, mais A Sheng l’entraîna au spectacle : puisque grand-mère était venue, elle ne pouvait tout de même pas se contenter de regarder des chaussures. En la voyant, Gao Shoucheng l’appela poliment « mère de notre gendre ». Elle s’empressa de le détromper : son gendre n’était plus là, cette appellation donnait plutôt l’impression qu’elle appartenait à une autre famille. Embarrassé lui aussi, le chef de troupe se reprit et l’appela patronne Qin. Il l’invita à s’asseoir sur le côté, sans gêner le passage ; elle n’avait pas à payer l’entrée : une proche venait les voir, elle ne devait pas rester à la porte.

Quand elle fut bien assise, l’eau n’avait pas encore commencé à couler sur scène. Il n’y avait que deux planches et une corde. À côté d’elle, A-Sheng s’empressait de lui expliquer où était la rive, où était le bateau. Il aurait voulu lui dire le moindre détail qu’il connaissait. Quand sa fille entra en scène, Mère Qin n’entendit presque plus l’enfant. Xiaoman n’avait ni le pas ni le regard de tous les jours. À travers le maquillage, sa voix savait mieux encore qu’à la maison vous faire suspendre votre geste.

Elle jouait la mère et devait demander à la batelière où elle allait. En entendant « n’y va pas », Mère Qin sentit aussitôt son dos se raidir, comme si toute la salle venait d’apprendre chacune des paroles qu’elle avait prononcées autrefois. Xiaoman ne la regardait pas, elle avait les yeux tournés vers A-Heng. Dans le public, quelqu’un rit et dit que cette mère avait beau vouloir commander, ses pieds laissaient quand même le passage à sa fille. Mère Qin ne savait pas s’il se moquait d’elle pour donner raison à sa fille. Elle serra la lanière de son sac si fort qu’elle y laissa une marque profonde.

Dans la dernière partie, quand la voix baissa, elle trouva soudain que sa fille chantait bien. La ressemblance avec elle n’y était pour rien. Avant même qu’une syllabe soit retombée, le souffle suivant venait la soutenir, comme si la voix seule pouvait prendre un appui solide là où personne ne voyait rien. Elle se dit que c’était ainsi qu’elle devait le dire tout à l’heure à Xiaoman. Quand sa fille sortit, son regard s’arrêta d’abord sur un peu de blanc au bord du front, et elle demanda si un maquillage aussi épais partirait bien au lavage le soir.

Le linge s’immobilisa dans les mains de Xiaoman. Mme Qin sentit aussitôt qu’elle avait posé la mauvaise question et ajouta que tout à l’heure, sa voix portait vraiment bien. Sa fille eut un petit sourire et répondit qu’une voix qui porte ne suffisait pas, qu’elle-même n’avait pas encore trouvé la fluidité dans ce passage. Leurs paroles semblaient toujours séparées par une épaisseur de tissu différente pour chacune. Mme Qin parlait de la peine qu’elle voyait sa fille prendre. Xiaoman, elle, espérait entendre autre chose. Faute de savoir comment se reprendre, Mme Qin demanda si jouer cette mère demandait moins d’effort que jouer la batelière.

« Ça ne demande pas moins d’effort », répondit Xiaoman, très brièvement.

La vieille dame Qin n’insista pas, mais se demanda encore si sa fille pensait qu’elle venait se mêler de ses affaires. Elle n’avait vraiment pas voulu lui obtenir le premier rôle. Elle songeait seulement qu’autrefois, Xiaoman avait poussé la querelle autour du théâtre jusqu’à quitter la maison et qu’à présent, elle jouait justement une mère qui cherchait à empêcher sa fille de partir. On aurait dit qu’après un grand détour, elle était revenue à ses côtés. La vieille dame attendit que tout le monde se soit éloigné et finit par demander si ces paroles étaient dans le livret d’origine ou si Xiaoman les avait ajoutées elle-même.

Xiaoman la regarda et lui dit que cet acte n’avait pas été monté tout exprès pour parler de leurs affaires de famille. Les joues de la vieille Qin s’échauffèrent et elle s’empressa de répondre que cette idée ne lui avait pas traversé l’esprit. Elle y avait pensé, mais ne pouvait l’avouer, de peur de donner l’impression que sa fille faisait tout en fonction d’elle. Xiaoman plia son linge et lui demanda où elle dormirait ce soir. Il n’y avait vraiment plus de place pour une couchette dans sa chambre, et il était encore temps d’aller se renseigner à l’auberge.

Ces mots-là atteignirent vraiment la vieille Qin en pleine poitrine. À Liuwan, elle avait cédé son lit à sa fille et dormi dans la pièce de devant, en craignant encore de laisser voir sa peine. Ici, il n’y avait même pas de pièce de devant. Elle faillit dire qu’elle ne prendrait pas de place et qu’elle pouvait passer la nuit assise. Puis elle vit les vêtements neufs empilés près du lit d’A-Sheng et le coffre d’A-Zhao calé au pied de la planche. Elle ravala ses mots. On aurait pu vouloir lui faire de la place. Il aurait encore fallu prendre sur le sommeil de quelqu’un.

En sortant, Mamie Qin vit sous la galerie qu’une des lamelles de bambou de la lanterne commune était de travers et que le papier s’était légèrement creusé. Elle avait presque tendu la main quand elle repensa à la bassine qu’elle n’avait pas pu déplacer avant midi. Elle demanda d’abord à Azhao qui s’occupait de cette lanterne. En apprenant que c’était la salle qui en avait la charge, elle demanda seulement qu’on leur dise que la lamelle de renfort à l’intérieur avait du jeu. S’ils voulaient la réparer, elle pouvait y jeter un œil demain. Il n’était pas nécessaire de tout remplacer. Azhao acquiesça sans la complimenter. Mamie Qin avait enfin trouvé quelque chose dont elle pouvait parler ici avec assurance.

A-Zhao proposa de la conduire à l’auberge. La vieille Qin répondit qu’elle pouvait y aller seule, puis, à peine sortie, se retourna pour demander de quel côté elle se trouvait. La jeune femme lui fit traverser la rue et s’arrêta à la porte pour la laisser demander le prix elle-même. La vieille Qin paya pour une nuit. En entendant huit sapèques, elle fut presque soulagée que le prix soit le même qu’à Sangqiao. Au moins, elle n’avait pas tout à réapprendre. A-Zhao posa son paquet et dit qu’elle viendrait la chercher pour le dîner. La vieille Qin acquiesça sans répéter qu’il ne fallait pas se déranger sur ce ton qui donnait l’impression qu’elle s’obstinait par dépit.

Une fois les lampes allumées, Xiaoman passa avec un petit bol de nourriture chaude, toujours aussi pressée. Mère Qin lui dit de s’asseoir, et elle se posa à peine sur le bord du siège. Elle demanda où étaient les chaussures pour les faire essayer à A-Sheng le lendemain matin, avant que l’enfant ne dorme mal une fois de plus. Sa mère voulait la retenir un peu, mais ce qu’elle lui demanda, c’est combien il y aurait de représentations le lendemain. Sa fille répondit qu’elle aurait un moment entre les deux, puis se leva et lui rappela de tirer le verrou de l’intérieur, parce qu’il y avait beaucoup de voyageurs la nuit.

La vieille dame Qin l’accompagna jusque sous la galerie et attendit que sa silhouette vêtue de gris tourne dans une autre ruelle avant de rentrer. Dans le paquet, il restait une demi-galette de haricots qu’elle avait gardée pour sa fille. Elle avait pris une légère odeur d’huile. La vieille dame souleva le papier extérieur et goûta une bouchée. La galette était encore bonne, elle avait simplement perdu le bel aspect qu’elle avait quand elle l’avait emballée chez elle. Assise près de la petite lampe de l’auberge, elle mangea lentement le coin dur. Elle entendait au-dessous d’elle le va-et-vient des autres voyageurs et ne se demanda plus de quelle fenêtre elle pourrait voir la rivière.

· Fin du chapitre ·

Ce livre a été écrit avec l’aide d’une IA, en développant « 春江花月夜 » de Zhang Ruoxu et la nouvelle originale « 借灯还舟 ». Les personnages, la géographie et les événements sont imaginaires ; il ne s’agit ni d’une adaptation du poème ni d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Trois prix pour un bateau
  2. La plaque de cuivre et le bac désert
  3. La fenêtre de la boutique de lanternes
  4. La route dans le coffre de bambou
  5. Deux étapes sur l’eau
  6. Celle qui défait les coutures
  7. Le costume sur scène et sur le corps
  8. La place libre près du tambour
  9. La lanterne revient sur le comptoir
  10. Le nom d’une femme qui avait déjà fondé un foyer
  11. Une nouvelle pièce à la salle du Sud
  12. Le billet de bateau du neuvième jour
  13. Un brin de ciboule dans la maison
  14. Qui ferme la fenêtre la nuit
  15. Deux pieds de tissu encore à découdre
  16. Les quinze jours de location du bateau
  17. Le bruit d’une planche de lit
  18. Rouvrir l’emmanchure
  19. La montée des eaux du quatrième mois
  20. Un acte entier vu de la salle
  21. Le deuxième repas à Lanting
  22. Le prix des petites chaussures
  23. Le vent passe derrière le rideau
  24. Le spectacle de la fête du temple a été déplacé au bord de l’eau
  25. La représentation annulée
  26. Les points qui retiennent
  27. Deux plaques à la proue
  28. L’enfant doit-il partir avec eux ?
  29. Refuser ce billet de bateau
  30. Une vieille pièce reprise par grande chaleur
  31. Voir avant de répondre
  32. Remettre le costume entre les mains de celui qui le portera
  33. Une porte laissée à l’armoire aux lanternes
  34. Traverser la rivière encore une fois
  35. Le dernier fil des représentations d’automne
  36. La lanterne peut s’éteindre pour la nuit

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