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Un volume à la main

Roman d’artisanat et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Une fleur qui n’en est pas une

酷无极 · Création assistée par IA · 12494 caractères · environ 13 minutes

Luo Yi voulait des fleurs de prunier bleues. Quand elle le dit, Gu Qing était en train de cacher un bout de fil sur un rameau rouge. Ses doigts se crispèrent et le pétale qui aurait dû s’étaler bien à plat se recroquevilla en un angle étroit. Xiaoman, assise en face, ne leva pas la tête, mais Gu Qing eut l’impression qu’elle avait forcément entendu le bref silence où elle s’était arrêtée.

Luo Yi s’était renseignée à la boutique de Yao. Yao Liao ne voulait pas revoir tout un modèle pour dix-huit fleurs et l’avait envoyée voir celle qui les lui fournissait. Qu’elles fassent affaire ou non, elles pouvaient commencer par en parler, sans attendre la livraison pour dire que ce n’était pas ce qu’elle avait imaginé. Luo Yi n’avait pas apporté de recueil de modèles, seulement un morceau d’étoffe bleu-vert où couraient des motifs plus ou moins foncés, comme des rides sur l’eau. Elle voulait douze branches pour orner un comptoir et six qu’on pourrait détacher pour les porter dans les cheveux. Elle comptait les envoyer en fin d’année à la nouvelle boutique de poudres parfumées de Shixian.

« Où as-tu vu des fleurs de prunier de cette couleur ? » dit Gu Qing.

Luo Yi lissa l’étoffe : « C’est bien pour ça que je m’adresse à quelqu’un qui fait des fleurs de soie. Si j’en voulais de celles qui poussent sur l’arbre, j’attendrais que les branches fleurissent et j’irais en acheter. »

À court de réponse, Gu Qing voulait encore faire comprendre qu’elle n’était pas du genre à jeter n’importe quelle couleur sur une étoffe. Elle sortit une fleur de prunier blanche, la posa sur le tissu et montra à Luo Yi comment la teinte claire s’accordait avec le bleu. Luo Yi regarda attentivement, sans faire la grimace, et dit que c’était bien aussi. Mais l’enseigne de bois à l’extérieur avait déjà la forme d’une vague. Elle voulait que de loin, on retrouve la même couleur sur le comptoir. Elle ne cherchait pas à faire venir les passants tout près pour qu’ils devinent si les fleurs étaient vraies.

Gu Qing comprit enfin que Luo Yi ne voulait pas d’une branche de prunier qui ressemble davantage au vrai prunier. Mais le comprendre ne lui fit pas aussitôt aimer l’idée. Le bleu de l’étoffe sous les pétales blancs semblait engloutir la lumière qu’elle avait si soigneusement ménagée la veille au soir. Elle reprit la fleur et demanda si, en suivant l’étoffe, il fallait aussi faire le cœur bleu. Luo Yi sourit et dit qu’elle n’avait qu’à lui montrer. Si cela lui plaisait, elle le prendrait. Inutile de supprimer d’avance à sa place tout ce qu’elle pourrait aimer.

Xiaoman leva alors la tête. Avec le bleu foncé de la teinturerie, dit-elle, le tissu risquait de paraître noir une fois mouillé. Sur de la soie fine, on pouvait commencer par n’essayer que le bord. Gu Qing allait justement dire qu’elle y avait pensé elle aussi. En entendant Luo Yi demander à Xiaoman si elle savait teindre, elle ravala sa phrase. Xiaoman dit qu’elle avait aidé à surveiller les cuves. Elle ne pouvait garantir une teinte délicate à personne, mais elle pouvait faire un essai sur deux chutes de soie. En un jour, elles sauraient si cela marchait.

Luo Yi ne lui demanda pas tout de suite son prix. Elle regarda d’abord l’épingle de bois derrière ses cheveux. Tout contre était fixé un vieux pétale roulé, celui-là même que Gu Qing avait cru écrasé sous un bol vide quelques jours plus tôt. Elle ne savait pas quand Xiaoman l’avait remis en forme et avait recommencé à le porter. Luo Yi demanda si l’on pouvait faire les fleurs bleues de cette façon, légèrement retroussées d’un côté, sans tasser tous les pétales vers le centre. Gu Qing reconnut d’un coup le modèle dont elle avait dit que la boutique Yao ne voudrait pas, et qui venait de plaire à une cliente.

Elle avait voulu dire que ce n’était pas une fleur de prunier. Ce qui lui vint aux lèvres, c’est qu’il faudrait deux essais de plus et que les fleurs ne seraient peut-être pas toutes pareilles. Tant mieux, dit Luo Yi. Si les douze branches disposées sur une table étaient toutes identiques, on les croirait découpées à l’emporte-pièce dans la même feuille de papier. Elle laissa le tissu sur la table avec un sourire et convint de revenir trois jours plus tard voir l’échantillon. Si l’essai échouait, il suffisait de le dire tout de suite, elle ne lui en ferait pas grief. S’il réussissait, elle prendrait dix-huit branches à quatorze sapèques pièce, à livrer à Shixian avant la fin du mois. Elle en paierait un tiers d’avance, pour que Gu Qing ait de quoi acheter ses fournitures.

Quatre-vingt-quatre sapèques tombèrent sur la table. Gu Qing demanda d’abord ce qu’il adviendrait de l’argent si l’échantillon ne convenait pas. Luo Yi répondit que, si les essais gâtaient du tissu, on ferait le compte de ce qui avait été utilisé et qu’on ne laisserait pas la personne qui faisait les fleurs tout prendre à sa charge. Gu Qing ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à Xiaoman, qui avait déjà baissé la tête pour trier de nouveau les pétales blanc crème de son plateau, sans saisir l’occasion de réclamer les deux sapèques de son travail précédent. En prenant l’argent, Gu Qing sentit que son plaisir était soudain moins franc qu’au premier regard, comme si l’étoffe bleue sur la table révélait aussi ce qu’elle-même n’avait pas réglé clairement.

Après le départ de Luo Yi, sa grand-mère souleva un peu le rideau pour éclairer le tissu bleu. Elle ne commença pas par dire qu’il n’existait pas de fleurs de prunier pareilles. Elle demanda simplement à Gu Qing d’apporter les cœurs et de les poser près de l’étoffe pour comparer. Le jaune pâle paraissait sale et le rouge prenait trop de place. Sa grand-mère choisit un petit morceau de blanc grisé et le glissa dans le bleu. Dans sa jeunesse, dit-elle, elle avait fait des fleurs pour une troupe de théâtre. Sur scène, il fallait qu’on reconnaisse les visages, et les couleurs pouvaient différer de celles d’une cour. Gu Qing lui demanda en quelle année elle avait fait ces fleurs. Sa grand-mère répondit seulement que c’était il y avait longtemps et refusa de faire de ces dates toute une conversation.

Il fallait teindre dans la cuisine. Gu Qing lava deux fois la marmite de teinture, de peur que des restes de graisse ne gâchent la soie neuve. Xiaoman se lava les mains encore plus longtemps. Il lui resta du bleu sous les ongles. Elle finit par ne plus y regarder et s’essuya simplement le bout des doigts qui toucheraient la soie. Les deux femmes se serrèrent contre le petit foyer. À peine la vapeur monta-t-elle de la marmite qu’une buée couvrit le papier de la fenêtre. Shen Su leur ouvrit un battant, se couvrit les genoux d’un vieux linge et s’assit là où elle ne gênerait pas le passage, pour trier les cœurs de fleurs gris et blanc.

Au premier essai, la couleur était trop sombre. Gu Qing leva le morceau encore mouillé et trouva qu’il n’avait plus rien à voir avec le tissu qu’on lui avait apporté. Xiaoman lui dit d’attendre qu’il sèche. Elle s’obstina à vouloir examiner le bord sur-le-champ et le frotta du doigt, imprimant un pli dans la soie humide. Elles se regardèrent, sachant l’une et l’autre qu’aucune ne pouvait rejeter la faute sur l’autre. Gu Qing mit le morceau à part, sans le pousser dans la coupelle des chutes du côté de Xiaoman. Quand elle le regarda de nouveau le soir, la couleur s’était effectivement éclaircie d’un ton. La marque de ses doigts, elle, était restée, comme une morsure de son impatience.

À cause de ce morceau de soie froissé, Gu Qing retourna chez la marchande d’étoffes. À peine entrée, elle demanda si Mme Ji avait un tissu du tissage le plus fin et le plus serré. Après avoir entendu à quoi il devait servir, Mme Ji commença par sortir une pièce moins lisse. Gu Qing la trouva rêche au toucher et demanda si les clients ne risquaient pas de lui reprocher des fleurs bleues trop grossières. Mme Ji dit que tout dépendait de l’endroit où on les mettait. Si on essayait de tirer de l’eau avec un fil fin, si beau soit-il, on ne pouvait pas reprocher à l’eau de ne pas suivre.

Xiaoman était venue avec elle chercher le tissu humide après teinture. En voyant cette pièce de soie, elle la palpa au contraire plus longuement. Elle la posa sur le dos de sa main pour montrer à Gu Qing comment elle tenait lorsque ses jointures bougeaient, puis sortit une autre pièce, plus fine, et la pinça en fleur pour lui permettre de comparer. La soie fine brillait entre ses doigts, mais s’affaissait dès qu’elle la lâchait. La première était moins transparente, mais gardait plus longtemps ses bords retournés vers l’extérieur. Gu Qing s’en voulut soudain de n’avoir demandé, en entrant, que le plus cher, comme si le prix seul pouvait lui donner de l’assurance face aux clients.

Elle ne reporta pas son irritation sur Xiaoman. Elle coupa simplement un échantillon de chaque soie et demanda d’abord qui rachèterait les chutes. Dame Ji répondit qu’on pouvait encore faire d’autres modèles avec les grands morceaux, mais qu’il ne fallait pas compter revendre ceux qui tenaient dans le creux de la main. Après un moment de réflexion, Gu Qing acheta la soie qui se tenait le mieux et rendit la plus fine. En sortant, Xiaoman marcha devant. La corbeille d’étoffe mouillée était lourde, mais son pas restait régulier. Gu Qing tendit la main pour prendre une des anses. Xiaoman hésita un instant avant de la lui céder.

Elles traversèrent le pont en portant la même corbeille et ne purent plus chacune choisir où poser le pied au sec. Gu Qing mit une chaussure dans une flaque peu profonde et la manche de Xiaoman frotta le garde-corps. Aucune ne pouvait en faire grief à l’autre. Ce fut seulement au bout de la ruelle qu’elles posèrent la corbeille pour reposer leurs mains. Gu Qing rit la première et dit que c’était plus difficile que de porter un plateau de fleurs. Xiaoman baissa les yeux sur la corbeille pleine de bleu mouillé et répondit que, quand il serait sec, il serait léger. Gu Qing l’écouta et ne se hâta plus d’aller tâter l’étoffe avant qu’elle soit sèche, comme la première fois.

Le lendemain, elles ne teignirent que trois morceaux. Gu Qing s’occupa de la couleur des bords, Xiaoman donna leur courbe aux pétales et sa grand-mère tria les fils à côté d’elles. La table était plus étroite qu’avant et leurs mains se heurtaient souvent. Au début, Gu Qing voulait toujours que l’autre s’arrête la première. Puis elle tourna la boîte à fils dans l’autre sens et dégagea un espace où toutes deux pouvaient passer la main en même temps. Aucun des trois pétales ne ressemblait tout à fait au tissu d’origine, mais chacun avait un peu d’éclat au bord et, étalés sur la paume, ils étaient bien plus beaux que lorsqu’ils étaient mouillés.

Au moment de rouler les pétales, Gu Qing se méfiait encore de celui qui se retournait vers l’extérieur. Elle confectionna la première fleur comme à l’ordinaire. Xiaoman en fit une autre d’après le pétale qu’elle portait derrière la tête. Au milieu de la table, l’une avait tous ses bords bien ramenés, et l’autre semblait avoir oublié de refermer une petite fenêtre. Shen Su les regarda longtemps. Elle aussi, dans sa jeunesse, disait qu’une fleur était belle de face. Mais une personne qui porte une fleur ne se tient pas toujours de face devant vous. Gu Qing leva donc les deux fleurs près de ses oreilles et tourna la tête pour se regarder dans la bassine d’eau.

Dans la bassine, la personne reflétée avait les cheveux un peu en désordre et des poignets rapiécés ; pourtant, la fleur bleue ne semblait pas déplacée pour autant. Elle recula encore celle dont un pétale se retournait vers l’extérieur, dégageant ses yeux, et eut soudain l’impression d’être une autre elle-même, encore jamais imaginée. Devant son silence, Xiaoman demanda si ce n’était toujours pas bien. Elle secoua la tête : on choisirait à l’arrivée de la cliente. Au fond, elle penchait déjà un peu d’un côté, mais ne voulait pas montrer si vite qu’elle avait changé d’avis.

Le vingt et un, Luo Yi vint voir les modèles avec un petit pot de parfum sans note sucrée. Elle n’en versa pas sur les fleurs. Elle se contenta d’ouvrir le pot près de la fenêtre pour le faire sentir à Shen Su et demanda si la pièce était sèche et si une odeur trop forte lui donnait le vertige en travaillant. Gu Qing s’empressa de répondre que non pour sa grand-mère. Celle-ci dit pourtant que cela lui arrivait si l’odeur persistait et qu’elle voulait bien la sentir de près, un court instant. Luo Yi referma aussitôt le pot, sans se rembrunir parce que la vieille femme n’en avait pas dit que du bien.

Elle choisit une fleur aux pétales recourbés vers l’extérieur et demanda si l’on pouvait prendre celle-ci pour modèle, sans tourner les douze tiges du même côté. Gu Qing dit que c’était Xiaoman qui avait fait le premier essai de ce côté et qu’elle-même avait ensuite ajusté la couleur. En prononçant le nom, elle sentit en elle cette petite résistance comme entraînée par une aiguille. La douleur fut légère et le soulagement plus grand. Luo Yi se tourna vers Xiaoman et la remercia de sa peine. Xiaoman sourit plus franchement qu’elle ne l’avait fait depuis qu’elle travaillait chez les Gu, puis se reprit et toucha la vieille épingle de bois derrière sa tête.

Ce remerciement ne fit pas monter le prix. Les dix-huit tiges, dont six amovibles, et la date de livraison restaient comme convenu. On ajouta seulement qu’un ou deux pétales irréguliers conviendraient peut-être mieux que si on les forçait à être tous pareils. Gu Qing nota l’essentiel sur une feuille et traça de simples cercles pour les caractères qu’elle ne savait pas écrire. Luo Yi ne la corrigea pas. Elle ajouta seulement un petit trait à l’endroit qui signalait les fleurs amovibles, pour lui rappeler de ne pas prendre dans la couture, à force de se hâter d’assembler les tiges, celles qu’on devait pouvoir détacher pour les porter.

Après le départ de la cliente, Gu Qing défit la première fleur bleue, trop régulière, et conserva ce qui pouvait servir. Elle ne présenta pas les deux fleurs comme des améliorations de son cru. Elle rangea d’abord le vieil échantillon de Xiaoman dans une boîte plate, puis lui demanda si elle pourrait le lui emprunter pour comparer les couleurs à l’avenir. Xiaoman répondit que oui, pourvu qu’elle ne l’écrase pas sous un bol. Les joues chaudes, Gu Qing glissa dessous une feuille de papier sec, comme pour faire une place à la fleur qu’elle venait de gagner et se laisser à elle-même un rappel qu’elle ne pourrait pas modifier à sa guise.

Ce soir-là, elle travailla jusqu’à ce que sa grand-mère l’appelle à table, mais posa son aiguille plus vite qu’autrefois. Quand les trois bols furent disposés, Xiaoman voulut d’abord partir, disant qu’on avait préparé à manger chez elle. Shen Su l’invita à prendre quelques bouchées avant de rentrer. Un bol de plus, avec ce qui restait, ne coûterait guère. Xiaoman s’assit et posa soigneusement son épingle à cheveux au coin de la table, de peur de heurter la fleur en mangeant. Gu Qing vit le vieux pétale recourbé. Elle ne demanda pas d’où venait au juste la soie et repoussa le bol de soupe pour ménager à ce morceau d’un demi-doigt de long un petit coin à l’abri de l’eau.

· Fin du chapitre ·

Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 梅花 » de Wang Anshi et de la nouvelle originale de ce site « 不卖春风 ». Les personnages, les affaires commerciales, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; il ne s’agit pas d’une biographie du poète. Les choix essentiels du récit original sont conservés : sauver l’arbre, les fleurs de soie sans parfum et la contemplation des lotus par la grand-mère et sa petite-fille.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Le parfum froid n’est pas sur la soie
  2. L’endroit cerclé de chaux
  3. Les ciseaux au clair de lune
  4. Les fleurs de prunier en soie sur la table
  5. La porte donne de l’autre côté
  6. Deux petites ligatures de sapèques
  7. L’arc qu’on a dégagé
  8. Une enseigne sans parfum
  9. Le salaire d’une demi-journée
  10. Une fleur qui n’en est pas une
  11. La mise en boîte après la neige
  12. Combien pour un rameau ?
  13. Le réveillon chez les autres
  14. Après la floraison
  15. Imprimer son nom sur le papier
  16. Un bol de riz qui n’est plus chaud
  17. Pas de seconde chance pour le premier lot
  18. Les caisses renvoyées
  19. Une cour pour deux
  20. La pluie passe par l’ancien fossé
  21. Les comptes de Xiaoman
  22. La place libre à côté des parapluies
  23. Le printemps que veulent les clients
  24. Les fleurs laissées sur la table
  25. Le chemin de chacun
  26. Garder le mois de mai pour autre chose que les affaires
  27. Ceux qui regardent les fleurs
  28. La troisième bourse
  29. Que faire de l’arbre en été ?
  30. Avant d’embarquer
  31. Première étape par voie d’eau
  32. Les feuilles de lotus ne se sont pas encore déployées
  33. La fleur au milieu de l’eau
  34. Au retour, sans courir après la floraison
  35. L’ombre estivale du prunier
  36. Faire une autre fleur

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