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Un volume à la main

Roman de voyage et de société dans une Chine ancienne imaginaire

Le costume sur scène et sur le corps

酷无极 · Création assistée par IA · 11819 caractères · environ 12 minutes

Quand A Zhao arriva à la salle du Sud le lendemain, deux personnes en sous-vêtements se tenaient déjà dans la cour. L’une tendait les bras, l’autre s’accroupissait. Gao Man traçait des repères à la craie sur l’envers de leurs vieux habits, comme si elle reconnaissait sur chacun un fleuve différent. En entrant, A Zhao essuya d’abord la boue de ses semelles ; elle souleva trop haut sa caisse de bambou et faillit heurter la traverse où pendaient les vêtements.

Qin Xiaoman lui demanda de commencer par retoucher le passant de l’attache du costume gris-bleu. Il suffisait de le déplacer d’un demi-pouce. L’ancien nœud avait pris du jeu avec l’usure et glissait sur le côté quand on le serrait sur scène. En passant les doigts sur le bord, A-Zhao remarqua sous l’autre manche un pli à demi fermé, cousu autrement qu’elle ne l’aurait fait chez elle. Elle supposa qu’on avait commencé à le découdre la veille et qu’on avait laissé le travail en plan. Une fois le passant déplacé, elle poursuivit sur sa lancée et ferma le pli bord à bord, dissimulant même la petite pièce qui saillait à l’extérieur.

On avait appelée Xiaoman dans la cour arrière pour distribuer des foulards. À son retour, elle reçut le costume déjà plié. Azhao trouvait ses points assez présentables et dit d’emblée qu’elle avait fait les deux retouches. Xiaoman haussa un sourcil et demanda lesquelles. Azhao n’avait pas encore répondu qu’au-dehors, on réclamait déjà le costume pour l’essayage. Une comédienne souleva le rideau, porta d’une main son épingle à cheveux en travers de sa bouche et enfila les manches des deux mains, comme si elle avait depuis longtemps réglé l’ordre de chaque geste de son corps.

C’était Lu Heniang. Elle était un peu plus grande qu’A-Zhao, avait de légers cernes bleutés et les cheveux encore mal lissés aux tempes. Sa voix, pourtant, était claire quand elle demanda si la nouvelle était venue exprès pour leur recoudre solidement les vieilles étoffes. A-Zhao ne sut dire si c’était un compliment ou une plaisanterie. Quand elle hocha la tête, Lu Heniang avait déjà retroussé ses manches, saisi une fine tige de bambou en guise de perche et, après un demi-tour, posé le pied sur deux vieilles planches disposées côte à côte dans la cour.

Ces deux planches figuraient un bateau. Elles ne bougeaient pas, mais les gens devaient bouger avec elles. Sur le côté, Xiaoman donna deux coups de claquette. Lu Heniang se mit de profil, posa la pointe du bambou au sol et le pan de son vêtement se balança vers l’arrière en suivant la ligne de sa taille. Azhao regardait, fascinée. Le trouble qu’elle avait éprouvé tout à l’heure dans l’arrière-pièce disparut soudain, comme si le costume avait toujours été fait pour ce mouvement. Elle voyait bien plus qu’une femme enfilant une veste gris-bleu.

Quand Lu Heniang voulut faire passer la perche de devant elle à derrière son dos, le haut de sa manche se tendit brusquement. Elle s’arrêta, regarda d’abord son bras droit, puis baissa la tête pour retourner la couture sous la manche. Qin Xiaoman s’approcha, la toucha à peine du doigt et se tourna vers A-Zhao. A-Zhao comprit aussitôt que c’était son ouvrage, mais son premier réflexe fut de se défendre. Elle dit qu’elle avait cru tout à l’heure que la couture n’était pas finie.

« Si la couture avait été inachevée, j’aurais fait monter quelqu’un sur scène avec ça ? » demanda Xiaoman.

Le silence dura le temps d’un souffle dans la cour. Gao Man leva les yeux. Gu Ming entra juste alors par la porte de derrière et, les voyant tous autour d’un costume, demanda en riant s’ils étaient venus attendre son lettré. Comme personne ne lui répondit, il se tut. Lu Heniang lui tendit sa perche et se dégagea d’abord une épaule pour montrer à A-Zhao l’empiècement caché. Le morceau de tissu dont le droit-fil prenait une autre direction avait été ajouté exprès pour permettre à l’épaule de tourner. En fermant la couture bord à bord, on empêchait la main de monter aussi haut qu’il le fallait.

A-Zhao voulut dire qu’on pouvait s’accroupir dans la jupe qu’elle avait retouchée. Mais en revoyant Luo Yan le jour de l’essayage, elle sentit, les mots aux lèvres, que cela n’avait soudain plus rien à voir. Elle en savait assez pour avoir d’autant plus de mal à reconnaître qu’elle avait cette fois fait mauvais usage de ce qu’elle savait. Xiaoman lui demanda de défaire ses points sans couper le tissu d’origine, puis s’occupa d’un autre costume, comme si elle n’avait pas besoin d’attendre qu’A-Zhao lui ait présenté assez d’excuses.

Gu Ming la reconnut et, profitant de ce que les autres s’éloignaient, lui demanda à voix basse comment elle pouvait compter si juste pour une demi-galette et serrer le fil avec autant de rigueur. Azhao rougit davantage. Elle avait déjà reçu l’argent de la galette, dit-elle, et ne lui devait rien. Il leva la main en souriant pour montrer qu’il n’était pas venu réclamer quoi que ce soit. Puis il baissa les yeux sur la perche que Lu Heniang lui avait fourrée dans les bras et prit exprès l’air de ne pas savoir de quel côté pousser. Azhao faillit rire de nouveau, tout en s’en voulant d’en avoir envie précisément à ce moment-là.

Ce jour-là, on répétait la nouvelle version du Bac aux fleurs de roseau. Gu Ming jouait Liu Sheng, qui devait traverser le fleuve, et Lu Heniang jouait Aheng, qui faisait vivre les siens en transportant des passagers dans sa barque. Dans l’ancienne version, Liu Sheng obtenait une charge, puis revenait chercher Aheng pour la faire descendre à terre. Dans la dernière scène, tout le monde revêtait des habits éclatants, ce qui convenait à merveille aux banquets de noces. Gao Shoucheng dit qu’autrefois ils n’en jouaient qu’un passage. Si, cette année, ils parvenaient à en faire une pièce entière et la répétaient au printemps, ils auraient leur propre spectacle complet pour la fête d’automne et n’auraient plus à reprendre sans cesse les vieilles pièces des autres.

En disant cela, il était occupé à retirer un brin de paille tombé dans la marmite de bouillie. Azhao avait imaginé qu’un chef de troupe donnait ses ordres assis dans une pièce. Le voir parler des représentations d’automne tout en se faisant réclamer un demi-bol supplémentaire par un enfant diminua un peu sa crainte respectueuse. La voyant découdre, il demanda si c’était la nouvelle couturière des costumes. De l’autre côté de la cour, Xiaoman répondit qu’elle faisait un essai. Ce mot d’essai résonna aux oreilles d’Azhao, plus long que tous les fils qu’elle avait retirés de la matinée.

La boutonnière de l’attache avait bel et bien été déplacée au bon endroit. Une fois le costume enfilé, Lu Heniang reconnut qu’il ne glissait plus à cet endroit. Mais son compliment n’alla pas jusqu’à dire à A-Zhao qu’elle pouvait se rassurer. Il fallait encore défaire le pli de la manche et refaire tout le passage. Assise sous l’auvent, A-Zhao écoutait les pas. Chaque fois que la perche de bambou frappait le sol, ses doigts redoublaient de précaution. Quand elle finit de découdre dans l’après-midi, le soleil avait déjà décliné, et l’autre costume que Gao Man avait prévu de faire retoucher par Xiaoman n’avait toujours pas été commencé.

Xiaoman souleva le vêtement, laissant paraître un grand pan de vieille doublure, et demanda à A-Zhao ce qu’elle pouvait faire aujourd’hui. Prise d’inquiétude, A-Zhao dit qu’elle pourrait le finir dans la soirée. Xiaoman lui lança un regard et répondit que, si c’était seulement pour qu’on ne la croie pas inutile, elle pouvait trier les ceintures par longueur. Qu’elle cesse de décider pour elle que ce vêtement devait être terminé ce soir. Elle n’avait pas élevé la voix, mais A-Zhao eut l’impression d’être repoussée du côté des enfants devant toute la cour. Ses doigts se crispèrent sur le bout de fil qu’elle tenait.

Elle ne partit pas et passa près d’une heure à trier les attaches, de plus en plus agacée. Les longues et les courtes étaient mélangées depuis le début et Xiaoman elle-même ne les avait pas séparées. Il fallait à présent que la nouvelle les range une à une. Gao Man vint en prendre quelques-unes. En voyant qu’A-Zhao avait aussi séparé les foncées des claires, elle dit que ce serait plus facile de s’y retrouver, puis prit la botte en plein milieu, laissant un trou en désordre. A-Zhao regarda et eut bien du mal à se retenir de lui demander de la remettre exactement comme avant.

A-Sheng vint choisir l’attache la plus courte pour nouer sa flûte de bambou, persuadé qu’un bout de tissu aussi court ne pouvait servir aux adultes. A-Zhao la reprit et dit qu’elle la lui donnerait après avoir demandé à Xiaoman. L’enfant protesta qu’il voulait seulement l’emprunter, mais elle garda la main fermée. Au retour de Xiaoman, elle apprit que l’attache courte était indispensable pour retenir les cheveux à l’intérieur d’une ancienne coiffe. A-Sheng s’éloigna, la mine défaite. A-Zhao regarda le petit bout qu’elle tenait et ne put, elle non plus, se résoudre à le jeter avec les chutes.

Au crépuscule, Lu Heniang vint chercher le costume. Debout devant Azhao, elle fit tout le mouvement de l’épaule, puis leva le coude et ramena sa perche vers elle. Cette fois, Azhao ne se contenta pas de vérifier si les coutures tombaient bien sur son corps. Elle suivit le mouvement jusque sous la manche et vit la pièce rapportée s’ouvrir avec le geste, puis se cacher de nouveau dans le pli quand le tissu se refermait. Lu Heniang lui demanda si elle trouvait toujours qu’il manquait quelques points. Azhao secoua la tête. Lu Heniang remporta le costume sans insister.

Le quatorze, elle arriva plus tôt que d’habitude, mais il y avait déjà du monde dans la cour. Assis près du support de tambour vide, Gu Ming répétait une réplique parlée, demandant à chaque fois où messire se rendait, comme si tous les messires du monde s’obstinaient à ne rien lui dire. A-Sheng l’écoutait, accroupi. Il répondit qu’il allait manger, et Gu Ming changea sa réplique suivante pour lui dire que le riz n’était pas cuit, ce qui fit tomber l’enfant par terre de rire. A-Zhao passa près d’eux avec son eau en retenant un sourire. Gu Ming lui demanda tout à coup quand elle consentirait enfin à dire comment elle s’appelait.

Elle se rappela alors que la veille, tout le monde l’avait regardée, mais qu’on l’avait seulement appelée la nouvelle. Elle dit qu’elle s’appelait He Zhao, Zhao s’écrivant avec un seul caractère, et qu’à Liuwan, tout le monde l’appelait Azhao. Gu Ming répéta son nom d’une voix un peu plus douce que les gens du débarcadère. Sans raison, elle serra la poignée du seau et l’eau lui éclaboussa le devant du vêtement. Asheng éclata de rire et dit que Liu Sheng avait prononcé le nom de quelqu’un comme un vers chanté. Gu Ming lui tapota la tête en lui disant de ne pas lui gâcher son effet, mais riait lui aussi.

Ce sourire resta avec Azhao toute la matinée. Elle décousait et lavait dans l’eau froide, les doigts fripés, mais le cœur moins serré que la veille. Plus tard, Gao Man lui demanda de porter un vêtement sec dans l’arrière-pièce. Elle entendit justement Xiaoman dire qu’il ne fallait pas laisser la nouvelle toucher seule au tissu neuf et qu’elle devait d’abord faire ces travaux-là. Ce fut comme si une main avait étouffé son sourire. Elle attendit dehors qu’on ait fini de parler avant de tendre le vêtement, d’un geste plus léger que nécessaire.

Elle savait que Xiaoman avait raison. La veille, elle avait bel et bien touché à des parties auxquelles elle n’aurait pas dû toucher. Elle le savait, mais elle avait tout de même du mal à voir les autres prendre du tissu et le couper directement, alors que ses mains à elle ne pouvaient plus que découdre. À midi, quand ils se partagèrent les galettes aux légumes salés, Gu Ming prit le plus gros morceau au milieu. Elle se dit qu’il vivait tout de même sans se tourmenter. Pourquoi fallait-il qu’elle-même, pour prendre un brin de légume de plus, se demande si elle l’avait déjà mérité ?

Qin Xiaoman ne vint pas cet après-midi-là : elle était allée devant la scène essayer le chant du rôle de mère. A Zhao croyait qu’elle ne ferait qu’en donner une phrase à la volée ; ce n’est qu’en entendant la seconde moitié à travers le rideau qu’elle comprit combien ce chant différait de sa voix ordinaire. La note finale se prolongeait comme si elle creusait un espace jusque dans les poutres. Lu Heniang lui répondait de l’autre côté. Une fois, elle entra trop tard ; Xiaoman s’arrêta net et lui dit qu’il ne fallait pas seulement attendre le tambour, mais aussi écouter la respiration de l’autre. Elle ne ménageait pas ses mots. Lu Heniang ne céda pas davantage et lui demanda de ne pas lui imposer toutes les respirations de son ancien rôle principal.

Derrière le rideau, les autres semblaient habitués à ce genre d’échange et poursuivirent leur travail. A-Zhao découvrait que l’on pouvait aussi répondre de la sorte à Qin Xiaoman, et en éprouva un petit plaisir qu’elle savait déplacé. Elle baissa la tête et frotta un bord de col, comme pour noyer ce plaisir dans l’eau. Soudain, elle se dit aussi que les vieilles histoires qu’elle avait apportées avec elle ne suffisaient plus à tout expliquer chez cette femme.

Le quinzième jour, on régla les petits travaux des derniers jours. Gao Man compta douze sapèques et demanda à Azhao de les vérifier elle-même. Azhao vit que le compte était bon, mais les recompta une par une. Ce n’était pas beaucoup, à peine de quoi passer une nuit de plus à l’auberge, mais c’était le premier argent qu’elle avait gagné de ses mains depuis son arrivée à Lanting. Elle ne s’en servit pour rien prouver à Xiaoman. Elle le rangea, puis demanda simplement si, à son retour, il y aurait encore des coutures à défaire et du linge à laver.

Xiaoman lui répondit que oui et lui demanda quand elle rentrerait à Liuwan. A-Zhao dit qu’elle partirait le seize et rapporterait aussi la lanterne. Xiaoman acquiesça, puis, après un long moment, lui tendit le vêtement gris-bleu et lui demanda d’effacer la petite trace de craie visible à côté du nouveau passant. A-Zhao le prit et laissa les autres parties telles quelles. Dans la cour, Gu Ming demandait encore où messire se rendait. Elle passa doucement la main sur le tissu et, pour la première fois, il lui sembla qu’elle avait plus d’une réponse à cette question répétée tant de fois.

· Fin du chapitre ·

Ce livre a été écrit avec l’aide d’une IA, en développant « 春江花月夜 » de Zhang Ruoxu et la nouvelle originale « 借灯还舟 ». Les personnages, la géographie et les événements sont imaginaires ; il ne s’agit ni d’une adaptation du poème ni d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 36 chapitres
  1. Trois prix pour un bateau
  2. La plaque de cuivre et le bac désert
  3. La fenêtre de la boutique de lanternes
  4. La route dans le coffre de bambou
  5. Deux étapes sur l’eau
  6. Celle qui défait les coutures
  7. Le costume sur scène et sur le corps
  8. La place libre près du tambour
  9. La lanterne revient sur le comptoir
  10. Le nom d’une femme qui avait déjà fondé un foyer
  11. Une nouvelle pièce à la salle du Sud
  12. Le billet de bateau du neuvième jour
  13. Un brin de ciboule dans la maison
  14. Qui ferme la fenêtre la nuit
  15. Deux pieds de tissu encore à découdre
  16. Les quinze jours de location du bateau
  17. Le bruit d’une planche de lit
  18. Rouvrir l’emmanchure
  19. La montée des eaux du quatrième mois
  20. Un acte entier vu de la salle
  21. Le deuxième repas à Lanting
  22. Le prix des petites chaussures
  23. Le vent passe derrière le rideau
  24. Le spectacle de la fête du temple a été déplacé au bord de l’eau
  25. La représentation annulée
  26. Les points qui retiennent
  27. Deux plaques à la proue
  28. L’enfant doit-il partir avec eux ?
  29. Refuser ce billet de bateau
  30. Une vieille pièce reprise par grande chaleur
  31. Voir avant de répondre
  32. Remettre le costume entre les mains de celui qui le portera
  33. Une porte laissée à l’armoire aux lanternes
  34. Traverser la rivière encore une fois
  35. Le dernier fil des représentations d’automne
  36. La lanterne peut s’éteindre pour la nuit

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