Roman de routes commerciales et de retrouvailles dans une Chine ancienne imaginaire
Qui manque dans les comptes ?
酷无极 · Création assistée par IA · 13749 caractères · environ 14 minutes
Le vingt du cinquième mois, un commis des Qin vint demander si les courges et les légumes de cette année pourraient être livrés comme d’habitude.
Yao Jia lavait une soucoupe et l’eau lui coulait du poignet dans la manche. En entendant « comme d’habitude », elle ne leva pas les yeux tout de suite. Le commis était le même garçon qui était venu prendre des jarres le quatre. Il attendait près du comptoir sans comprendre pourquoi elle retournait encore une soucoupe déjà propre. Il dit que son patron devait donner plusieurs banquets et l’avait envoyé la veille faire le tour des maisons, de peur qu’au dernier moment tout le monde dise n’avoir rien préparé.
Elle posa la coupelle bien à plat et demanda combien de jarres il fallait. Le garçon tendit ses deux mains, vit que ça ne suffisait pas et recommença avec la droite. Il s’embrouilla lui-même et s’empressa de dire douze, douze, c’était écrit par le patron. Il sortit un billet de son vêtement. Il demandait bien douze jarres et attendait qu’elle lui donne un chiffre en retour. Yao Jia regarda ces deux mains qui n’avaient pas encore fini de compter sur leurs doigts, et la colère qu’elle s’apprêtait à opposer à ce « comme d’habitude » retomba un peu.
Elle lui dit de transmettre qu’elle passerait le lendemain après-midi. Pour l’heure, seules quelques jarres avaient assez mûri pour être livrées. Si elle acceptait la commande entière, elle devrait prendre le reste sur ce qu’elle réservait à ses anciens clients, et elle n’envisageait pas encore de le faire. Le commis poussa un soupir de soulagement et prit l’eau tiède qu’elle lui offrait. Après avoir bu, il lui demanda quel nombre il avait finalement montré avec ses doigts. « Quinze », répondit Yao Jia. Il regarda ses mains, les yeux tout ronds de surprise. Elle finit par rire et lui dit d’éviter de refaire le geste devant son patron.
Le lendemain, elle apporta le nouveau relevé de marchandises et un petit paquet de légumes marinés déjà prêts à manger. Dans l’arrière-cour, Qin Shouyi essayait une table dont un pied reposait sur une cale de bois. Elle faisait du bruit dès qu’on y posait un bol. Il demanda qu’on la change, et le commis répondit qu’elles étaient toutes empruntées et qu’il n’y en avait pas une qui ne branle. Quand Yao Jia entra, il était accroupi, occupé à plier lui-même un morceau de papier pour le glisser sous le pied. En l’apercevant, il se redressa, le genou craqua, et il lui fallut un bon moment pour se tenir droit.
Elle fit d’abord goûter les légumes à ceux qui tenaient les fourneaux, sans rester à côté pour leur raconter comment sa mère s’y prenait autrefois. Ils voulaient les servir avec une viande assez grasse. Après avoir goûté, l’un dit que c’était juste ce qu’il fallait. L’autre les trouva coupés un peu gros et dit qu’il faudrait reprendre le couteau en rentrant. Yao Jia répondit que ce lot était déjà coupé ainsi. S’ils voulaient des morceaux plus fins la prochaine fois, qu’ils le lui disent plus tôt, sans attendre d’avoir emporté le lot pour faire porter leurs doléances par un coursier. L’homme acquiesça, prit deux tranches avec ses baguettes et les posa au bord de son bol pour les goûter de nouveau quand la viande chaude arriverait.
Qin Shouyi l’invita à s’asseoir et lui demanda si le goût d’autrefois était bien resté le même. Elle répondit qu’elle en avait gardé une partie et qu’elle faisait aussi d’autres choses. La fournée du jour convenait exactement à l’usage qu’ils en faisaient jusque-là. Satisfait, il tendit la main pour regarder la nouvelle fiche des marchandises, mais s’arrêta à la ligne de la main-d’œuvre. Xin-niang, dit-il, ne la détaillait pas ainsi jarre par jarre. Il s’y connaissait en comptes. En descendant sur la page, son doigt prit d’abord soin d’éviter le nom de sa mère.
Yao Jia dit qu’autrefois aussi, quelqu’un faisait le travail. Cette fois, elle comptait séparément huit sapèques par jarre pour la préparation, la découpe et le mélange, puis les vérifications en cours de conservation. La consigne de la jarre resterait remboursable, et le transport jusqu’au quai serait facturé au prix effectivement payé. S’ils prenaient seulement les légumes sans emprunter de jarre, il suffirait de les emballer au moment du retrait. Après avoir lu, Qin Shouyi lui demanda si elle reportait sur le prix d’aujourd’hui ce qui n’avait pas été payé autrefois. Elle secoua la tête. Ces tâches, elle les avait faites de ses mains au cours des premiers jours du mois. Nul besoin de remonter six ans en arrière pour justifier cette ligne.
Il posa la feuille et rappela qu’autrefois il avait apporté du riz à Ruan Xin et aidé à soulever des jarres sous la pluie. À tout compter, disait-il, personne ne devait peut-être autant qu’on le pensait à personne. Yao Jia, les doigts serrés sur les genoux, eut envie de lui demander si ces quelques jours où il avait apporté du riz valaient l’année entière de nuits qui avait suivi. Avant de parler, elle aperçut la vieille jarre de terre derrière la porte. Une réparation faisait une marque sur le col. Sa mère l’avait bel et bien empruntée aux Qin. Tant de choses qui avaient réellement eu lieu se pressaient au même endroit. Sa colère ne pouvait en effacer aucune.
Elle lui demanda s’il se souvenait que, six ans plus tôt, sa mère avait voulu que son savoir-faire compte pour une part dans l’association. Le visage de Qin Shouyi s’assombrit un peu. Il répondit qu’il s’en souvenait, mais qu’il y avait d’autres associés à l’époque et que sa parole seule ne suffisait pas à répartir les parts. Aujourd’hui, dit-il, il venait lui parler de trois ou cinq jarres de légumes, sans intention de réunir de nouveau toutes les familles de l’époque autour d’une même table.
Ces paroles étaient dures, si dures qu’elles ne laissaient entrevoir aucun espoir de le voir céder si elle insistait. Yao Jia avait cru qu’en apportant sa nouvelle fiche, elle l’amènerait au moins à parler avec un peu moins d’assurance de ces services qu’on se rendait entre voisins. Elle voyait maintenant qu’il ne voulait même pas adoucir ses mots. Il baissa la tête et reprit l’examen des prix, comme si, pourvu que cette feuille-ci permette de traiter, le passé pouvait rester dans le placard qu’il gardait fermé.
Elle releva la main qu’elle avait posée sur ses genoux et désigna de nouveau la ligne des douze jarres. Elle dit qu’elle ne pouvait lui en fournir que trois cette fois, à prendre le vingt-trois après-midi. Pour le reste, il lui faudrait demander ailleurs au plus tôt. Qin Shouyi leva vers elle un regard surpris et lui demanda si elle refusait de tout faire à cause de ce qu’il venait de dire. Yao Jia lui en voulait un peu, c’était vrai. Sans cela, elle aurait peut-être cherché à trouver encore deux jarres. Mais elle n’en avait pas davantage de prêtes, et les clients à qui elle en avait promis attendaient eux aussi. Elle lui dit les choses comme elles étaient, sans se présenter comme quelqu’un que rien n’irritait.
Qin Shouyi n’accepta pas tout de suite. Il demanda si, pour trois jarres seulement, le prix du travail pouvait baisser : les faire ensemble ne demandait guère plus de gestes. Elle lui montra l’une des opérations de vérification et expliqua que trois ouvertures de jarre restaient trois endroits à traiter ; à moindre prix, elle supprimerait cette opération, ce que personne ne souhaiterait. Il garda un moment le silence, reprit l’échantillon pour en goûter une autre tranche et finit par acquiescer. Il les ferait prendre le vingt-trois ; qu’elle n’attende pas la demi-journée précédant le banquet pour les livrer.
Les trois jarres représentaient trente petites livres ; les vingt-quatre sapèques de main-d’œuvre furent indiquées séparément, et les ingrédients comme les jarres furent comptés selon la nouvelle page. Tan Shouyi en garda un exemplaire, Yao Jia emporta l’autre. Au moment où elle sortait, le cuisinier la rappela : les deux tranches posées plus tôt près de la viande chaude avaient déjà été mangées. La prochaine fois, elle pouvait les couper plus épaisses ; pour accompagner son goût prononcé, cela lui convenait très bien, inutile de tout faire aussi fin que pour l’autre personne. Elle accepta. Dehors, le soleil était éclatant, mais la réussite de ces trois jarres ne suffisait pas à sécher dans son cœur les paroles dures de tout à l’heure.
En chemin, elle fit un détour par chez sa tante. Yao Lan décousait une vieille manche aux points si serrés qu’elle mit un temps fou à en défaire un pouce. En voyant le papier qu’elle tenait, elle lui dit de s’asseoir et de ne pas s’asseoir sur les aiguilles du tabouret. Yao Jia s’empressa de retourner le tabouret pour vérifier. Sa tante rit : à la voir si inquiète, on croirait qu’elle aurait vraiment pu oublier de retirer une aiguille avant de la faire asseoir. Yao Jia s’installa en face et tendit la main pour lui tenir le poignet de la manche.
Elle lui dit que les Qin refusaient de reparler de l’ancienne part. Yao Lan l’écouta sans arrêter ses petits ciseaux. Ce fut seulement en entendant parler des trois jarres qu’elle demanda si Yao Jia serait prête à temps. Oui, répondit-elle, les légumes étaient déjà à point, elle ne les avait pas mis en jarre aujourd’hui. Sa tante hocha la tête sans lui raconter une fois de plus tout ce que sa mère y avait perdu. Dehors, un vendeur de melons frais lançait son appel d’une voix aux inflexions étranges. Yao Lan l’arrêta brusquement, se pencha pour demander combien de sapèques coûtait un melon, puis se rassit, trouvant le prix trop élevé.
Yao Jia avait d’abord été un peu déçue que sa tante ne relève rien au sujet de l’ancienne part. Mais à la voir penser si visiblement à ce melon, elle ne put s’empêcher de lui demander si elle en avait vraiment envie. Yao Lan dit que par cette chaleur, qui n’en aurait pas envie ? Et qu’il était bel et bien cher. Il ne fallait pas que sa nièce se précipite pour le lui acheter à la première remarque. Yao Jia rit et répondit qu’elle n’avait pas bougé. Chacune tenait la moitié d’une manche tandis qu’elles écoutaient le marchand de melons s’éloigner lentement. Leur parvint encore sa ritournelle, dont sa tante se mit à fredonner un petit bout.
« À chanter comme ça, tu ferais rentrer nos poules dans le mauvais poulailler », dit Yao Jia.
Yao Lan lui tapota la main avec la manche en disant que, petite, elle répétait chaque vers qu’on lui apprenait, et qu’à présent qu’elle avait grandi, elle ne savait plus que critiquer. Yao Jia se rappela les trois années passées chez sa tante. La nuit, elle voulait toujours l’entendre fredonner et, même quand sa tante se trompait, elle refusait qu’elle s’arrête. Quand sa mère venait la chercher, elle lui tirait la manche pour lui dire que les repas de sa tante ne lui avaient pas manqué, de peur que celle-ci ne l’entende lui dire qu’elle avait encore maigri. À ce souvenir, elle baissa la tête en souriant. Sa tante lui demanda ce qui la faisait rire. Elle répondit qu’elle repensait à tout ce qu’elle s’obstinait autrefois à nier.
Yao Lan répondit que ça ne datait pas seulement d’autrefois. Elles rirent toutes les deux, puis la manche fut enfin décousue. Sa tante rapprocha l’étoffe neuve et l’ancienne dans la lumière. Le dos de sa main était finement ridé, mais ses cinq doigts restaient agiles. Il lui suffit de pincer les bouts de fil pour les joindre. Yao Jia la regarda un moment, puis dit soudain qu’elle avait ajouté le nom de sa tante dans les comptes de ces trois années. Il n’y était plus seulement écrit que sa mère avait fourni du riz. Yao Lan leva les yeux vers elle et, après un instant, lui dit de l’inscrire si elle voulait, mais de ne pas prendre, la prochaine fois qu’elles se verraient, la mine de quelqu’un qui lui devait trois années. Petite, elle avait tout de même ri aussi entre deux bouchées.
Elle se souvint de la poule noire qui volait les galettes dans la cour de sa tante et dit qu’elle avait bel et bien ri. Elle avait même couru avec la poule dans les bras et, quand sa mère était venue la chercher, elle avait un trou de bec dans le pantalon. Yao Lan dit aussitôt que c’était parce qu’elle y avait caché sa galette. Elle avait passé la moitié de la nuit à raccommoder le pantalon en se demandant de quelle clôture dépassait un clou. Yao Jia baissa la tête en riant et le ruban abricot sur le côté de ses cheveux lui retomba près de la main. Sa tante le vit, le rentra machinalement derrière l’épingle et dit qu’avec un ruban aussi lumineux, il vaudrait mieux l’attacher un peu plus en avant de l’oreille.
Elle laissa sa tante déplacer le ruban et resta assise sans bouger. Les doigts de Yao Lan effleurèrent son oreille et sa tante lui demanda si elle l’avait acheté depuis longtemps, car la dernière fois elle n’avait même pas bien regardé. Yao Jia répondit que cela faisait une dizaine de jours à peine. Alors, dit sa tante, il était encore neuf et il ne fallait pas le laver sans cesse, sinon il perdrait sa tenue. Elle aplatit le coin du ruban, se recula pour voir et dit soudain, tout doucement, que c’était joli. Les yeux de Yao Jia se mirent à lui chauffer. Elle leva la main pour toucher le ruban, de peur pourtant de déranger ce qu’on venait d’arranger. Elle finit par prendre le miroir qui se trouvait à côté, le dos tourné vers elle, sans oser le retourner tout de suite.
Ce jour-là, elle resta un peu plus longtemps chez sa tante sans ressortir tous les vieux comptes pour en reprendre le fil. Yao Lan coupa un petit melon assez peu sucré, qui lui restait de ses achats de la veille. Elle avait trouvé les nouveaux melons trop chers, mais il restait tout de même à la maison de quoi se rafraîchir un peu. Quand elles eurent fini, les pépins formaient un petit tas dans la soucoupe. Sa tante lui demanda si elle avait vu Lu Yan dernièrement. Elle répondit que non, qu’il était encore à Yuepu.
Yao Lan fit « hum » sans lui dire aussitôt ce qu’elle devait faire. Au bout d’un moment, elle ne put toutefois s’empêcher de dire que, lorsqu’il reviendrait, il faudrait bien lui laisser dire un mot en face. Yao Jia répondit qu’elle aussi avait quelque chose à dire. Sa tante lui jeta un regard, remua un peu les lèvres comme si elle allait ajouter quelque chose, puis lui poussa le dernier petit morceau de melon. Elle le mangea. Il n’était pas aussi sucré que ceux qu’elle aimait autrefois, mais il était si juteux qu’elle en eut les paumes mouillées.
Le vingt-trois dans l’après-midi, les Qin vinrent chercher eux-mêmes trois jarres. Ils étaient deux à les tenir bien droites, vérifièrent chacun les ouvertures et payèrent selon la nouvelle page, y compris les vingt-quatre sapèques de main-d’œuvre. Yao Jia rangea l’argent sans inscrire ce petit paiement comme si sa mère avait enfin reçu la part qui lui revenait à l’époque. Le cuisinier avait fait demander que, la prochaine fois, une moitié soit coupée fin et l’autre plus gros. De peur de se tromper, le jeune commissionnaire se traça deux traits dans la paume. Elle lui donna un bout de papier pour qu’il n’efface pas du même coup la coupe des légumes en se lavant les mains.
Quand les gens furent repartis, Yu Erniang revenait du quai, deux paniers vides sur l’épaule. Yao Jia l’appela, sortit le bout de bois que lui avait donné le charpentier He et lui montra par gestes comment Liang Baishun pourrait alléger le haut de son petit bonhomme. Yu Erniang rit en voyant le morceau. Alors elle était vraiment allée demander ! Qu’elle l’apporte elle-même à Liang ce soir, et qu’il attende la fin de la journée avant de prendre tous ses couteaux à feuilles pour tailler son bonhomme.
En entendant que le bonhomme pourrait faire des culbutes, Xiaogeng eut les yeux qui brillèrent et voulut aller voir avec elle. Gao Jiang le retint par le dos de sa veste. Aujourd’hui, il rentrait d’abord avec elle. Demain, si l’oncle Liang voulait bien, il pourrait y aller. Il suffisait qu’il entende parler de quelque chose d’amusant pour croire que tous les pieds de la maison allaient se mettre à sa suite. Le garçon fit la grimace, déçu. Yu Erniang retint un rire et promit de l’appeler du bout de la ruelle dès que le bonhomme saurait faire sa culbute. S’il n’y arrivait pas, les grandes personnes seraient les premières à perdre la face. Alors seulement, Xiaogeng accepta de revenir près de sa mère.
Yao Jia l’accompagna quelques pas et regarda les deux paniers vides s’entrechoquer doucement dans son dos. Dans la cour, la nouvelle fiche était bien rangée. La part que sa mère n’avait pas reçue restait dans l’ancien registre. Elle ferma les portes du placard et lava d’abord les bols du dîner. Dans l’eau se reflétait la petite touche de couleur abricot près de son oreille. Au mouvement de sa main, la lumière s’y dispersa doucement.
· Fin du chapitre ·
Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 长干行二首 » de Li Bai (« Deux chants de Changgan ») et de la nouvelle originale de ce site « 青梅旧账 » (« Les vieux comptes des prunes vertes »). Les personnages, les maisons de commerce, les prix, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; l’œuvre conserve les éléments centraux du récit original : clarifier les anciennes dettes, reconnaître à nouveau le savoir-faire et le travail, et redéfinir à l’âge adulte les modalités d’une relation. Il ne s’agit pas d’une biographie du poète.
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