Roman de mœurs au cadre ancien
Les paroles que sa mère a dites pour lui
酷无极 · Création assistée par IA · 12240 caractères · environ 13 minutes
Asui vint à l’atelier pour la deuxième fois le matin du onzième jour du dernier mois de l’année. La veille au soir, en rentrant, elle n’avait cessé de repenser à Wei Ce serrant ces quelques morceaux de bois contre lui sans rien dire. Elle avait alors trouvé qu’elle ne devait pas être la seule à savoir le tort qu’on avait fait à son fils. Elle avait rempli les bols du petit déjeuner plus que d’habitude. Arrivée à la porte, elle en tendit d’abord un au jeune homme, avec toujours le ton de quelqu’un qui vient veiller sur un cadet qui n’a pas assez mangé.
Wei Ce dit qu’il avait déjà mangé. Asui le crut poli et lui tendit le bol d’un peu plus près. Ces jours-ci, dit-elle, son aîné à l’atelier était très occupé, et eux qui avaient de bons yeux pourraient lui éviter bien des soucis en jetant un coup d’œil à côté. En entendant « à côté », le jeune homme arrêta sa main sur l’établi et ne prit pas le bol. Xu Shen entendit sa mère depuis l’arrière-boutique. Quand il sortit, elle parlait déjà du petit peigne. C’était bien de faire plaisir aux siens, disait-elle, mais il fallait d’abord bien faire ce qu’on avait à faire.
« Vous m’avez vu donner un seul coup de lame de travers, tante ? » demanda Wei Ce.
A Sui ne s’attendait pas à cette réponse. Son bol resta en l’air et le bouillon oscilla doucement contre le bord. Il n’avait pas élevé la voix, si bien qu’elle ne pouvait même pas mettre sa réponse sur le compte de l’emportement d’un gamin. Elle dit seulement qu’elle n’était pas venue lui demander des comptes sur ses coups de ciseau. Xu Shen s’avança en hâte pour prendre le bol et voulut emmener sa mère à l’écart, mais il l’entendit ajouter que son aîné d’atelier avait le cœur droit et n’aimait pas se plaindre quand il arrivait quelque chose, et que lui non plus ne devait pas tout oublier.
Wei Ce leva alors les yeux et dit que c’était justement parce qu’il se souvenait qu’il ne pouvait pas accepter la responsabilité d’une tâche qu’on ne lui avait pas confiée. Il ne parla plus du petit peigne, prit sur l’établi la pièce de bois déjà mesurée et sortit dans la cour. A Sui resta debout, une chaleur lui montant dans le dos, comme si ce n’était pas elle qui avait trop parlé, mais ce jeune homme qui, dans la boutique, lui avait fait perdre la place due à une aînée.
Xu Shen ne dit pas sur-le-champ à sa mère que c’était lui qui n’avait pas demandé à Wei Ce de reprendre les mesures. Il posa la soupe et dit de manger un peu, qu’ils seraient mieux à même de démonter la porte après. Voyant son fils se tenir toujours de son côté, sa mère fut d’autant plus convaincue qu’elle n’avait simplement pas obtenu la réponse convenable qu’elle attendait. Elle ignorait que, pour Wei Ce, cette réponse convenable revenait à lui demander de sauver la face de quelqu’un qui ne pouvait se permettre de la perdre.
Ren Quan comprit et, le lendemain, versa d’abord cent vingt wen à Wei Ce. Il ne se vanta pas de sa générosité. Il dit seulement à Xu Shen qu’il devrait encore rembourser cette somme. Quand on prend un chantier à son compte, on ne fait pas attendre ceux qui y travaillent jusqu’à ce qu’on puisse leur faire bonne figure. Xu Shen acquiesça. Wei Ce compta les pièces, les rangea et reprit comme d’habitude les fenêtres prévues ce jour-là à l’atelier. Une fois l’argent en main, ses épaules ne retrouvèrent pas la détente d’autrefois, quand il montrait à son aîné d’apprentissage un motif floral de travers et lui demandait si cela ressemblait à un oiseau.
Quant à la porte abîmée, elle ne pouvait plus attendre. Ren Quan et Xu Shen démontèrent le pivot devenu trop court, le remplacèrent par une pièce entière de bois sec et ajustèrent de nouveau son support inférieur. La rangée de brins d’herbe qu’il avait tant répugné à raboter disparut en grande partie au cours de la réparation. Xu Shen passa lui-même le rabot. Les copeaux se soulevèrent couche après couche. Les pointes des feuilles disparurent d’abord, puis la courbe légère qu’il avait polie tant de nuits. Sous le bois, il y avait toujours du bois. Le regret qu’il en avait n’y ajouterait rien de solide.
Ren Quan ne lui fit pas porter à lui seul le coût des matériaux de réparation. Lui-même, quand on lui avait dit que la porte tenait, n’était pas revenu vérifier. Il avait aussi autorisé le calage provisoire pour une nuit. En tant que maître et patron de l’atelier, il ne pouvait pas régler sa part en grondant simplement son apprenti. Il fournit les matériaux qui lui revenaient et Xu Shen fit le travail sans prendre de salaire supplémentaire. Le treizième jour, la porte fut remise en place comme il se devait.
Zhou Tong vérifia la porte de sa main valide. Il examina d’abord la crapaudine, demanda aux deux hommes d’ouvrir et de fermer plusieurs fois, puis se posta lui-même dehors pour voir si le battant penchait vers lui. Il n’osa pas y poser la main machinalement comme le jour de la livraison. Tout son corps se tenait un peu en retrait. En voyant cet espace qu’il gardait, Xu Shen eut soudain très envie qu’il l’engueule. Même s’il l’engueulait avant de revenir toucher la porte, ce serait moins pénible que de le voir hésiter ainsi à s’en approcher.
Une fois la porte refermée, Zhou Tong dit seulement qu’on en resterait là et qu’il ne fallait rien ajouter. Xu Shen lui parla de la fenêtre du printemps et il répondit de nouveau qu’il préférait attendre. Le bandage de sa main avait été changé, mais l’enflure n’avait pas disparu d’un coup. Il ne pouvait pas non plus faire comme si de rien n’était dès qu’un client entrait. Debout près de cette porte enfin solide, Xu Shen se heurta réellement à la conséquence qu’il n’avait pas prévu d’assumer. On pouvait remettre certaines choses d’aplomb, les gens se souviendraient encore de la douleur.
Chen Sheng ramassait les paniers dans l’arrière-cour. En entendant que les fenêtres du printemps restaient en suspens, il trouva que Zhou Tong laissait trop peu de chances à Xu Shen de se rattraper. Il savait que la parole d’un simple porteur ne pèserait pas lourd, mais il ne put s’empêcher de dire que maître Xu était méticuleux d’ordinaire et que le jeune apprenti était souvent passé avec sa règle. En prononçant ces mots, il sentit lui-même son assurance fléchir. Il avait vu Wei Ce avec sa règle, il l’avait vu passer devant la porte, mais il n’avait pas vu de ses propres yeux si la règle avait été posée sur la pierre neuve ou sur un bout de bois qu’on venait de livrer.
Zhou Tong lui demanda quel endroit il l’avait vu mesurer. Chen Sheng ne sut que répondre et s’empressa de dire qu’il n’avait pas regardé de près, qu’il l’avait seulement vu passer. Zhou Tong lui dit qu’être passé ne voulait pas dire avoir pris les mesures correctement, puis cessa de l’interroger. On ne le mit pas dehors et il pouvait toujours livrer les paniers suivants, mais Chen Sheng se sentait plus mal à l’aise que s’il s’était fait franchement gronder. Il cherchait encore une phrase qui comblerait le petit vide qu’il venait de laisser.
Quand il alla trouver Xu Shen, le commis derrière lui rapportait déjà ses paroles en disant que Chen Sheng aussi avait vu Wei Ce venir prendre les mesures. Xu Shen l’entendit sans le corriger d’emblée. Chen Sheng avait voulu l’aider, se dit-il, et il aurait été malvenu de désavouer ce geste devant les autres. Plus au fond de lui, il lui semblait bien que, de cette façon, tout ne pèserait pas sur lui seul. Chen Sheng, debout à côté, entendit la phrase aller au-delà de ce qu’il avait vraiment vu de ses yeux, et lui non plus ne se hâta pas de la rattraper.
Asui revint et surprit une moitié de phrase. Elle ignorait ce qui précédait et ce qui suivait, mais se dit que ce qu’elle avait déclaré le matin n’était peut-être pas si faux. Elle n’alla plus demander d’explications à Wei Ce, de peur de mettre son fils dans l’embarras, mais elle s’ancra plus fermement dans une idée qui n’avait pas été vérifiée. Le pot qui avait gardé le riz au chaud était vide. Pourtant, en le rapportant, elle le trouva toujours aussi lourd, comme si on y avait ajouté un petit bout de bois dont beaucoup avaient refusé de parler ouvertement.
Puisque l’ancienne porte était réparée et tenait bien, il aurait dû laisser les choses suivre leur cours. Xu Shen se mit pourtant à dessiner un autre modèle. Il étala la poussière de charbon qu’il n’avait pas réussi à effacer et imagina une porte entièrement neuve, avec un pivot plus long, un support plus solide et un motif plus fin. Si Zhou Tong voyait qu’il ne s’était pas contenté de faire une réparation pour en finir, peut-être lui confierait-il encore les fenêtres au printemps. Et si les gens passaient toujours devant la pharmacie, ils pourraient au moins se rappeler que le brin d’herbe sculpté n’avait pas été fait pour orner une porte défectueuse.
Zhou Tong n’avait jamais demandé cette nouvelle porte. Ren Quan lui rappela lui aussi que l’ancienne, une fois consolidée, suffisait. Si le client disait de ne rien ajouter, il fallait s’en tenir là pour l’instant. Xu Shen l’entendait, mais il ne pouvait s’empêcher de croire que, s’il en restait là, les gens l’associeraient à jamais à cette porte qui était tombée. Il voulait faire quelque chose de plus grand pour qu’on ne puisse plus le juger sur son seul échec, et pour que sa mère puisse encore parler de lui la tête haute devant les autres.
Asui le vit passer plusieurs nuits sans dormir et s’inquiéta à son tour. Elle n’avait pas été là la première fois qu’il était allé au logement loué, mais elle savait comment son fils avait économisé sou après sou : il raccommodait ses semelles jusqu’à les user de part en part, disait chaque année que son habit matelassé lui tenait encore chaud, et choisissait pourtant du bon riz à rapporter dans la montagne. À présent, à cause d’une seule porte, même la place qu’il occupait debout à l’atelier semblait avoir rétréci. Elle ne supportait pas de le voir ainsi. Elle ne se demanda pas si cette place ne pouvait se racheter qu’avec une autre porte neuve.
Le quatorzième jour, elle sortit l’argent qu’elle avait caché. Les huit cent trente sapèques avaient déjà été comptées. Elle en retira six cents, il en resta deux cent trente. Elle enveloppa dans un vieux tissu les deux ligatures de trois cents sapèques et les glissa au fond de son panier. À la main, c’était plus lourd qu’une marmite de riz. En passant devant la boutique de riz, le patron lui demanda comme d’habitude si elle en voulait. Elle secoua la tête, comme si elle lui dissimulait un long voyage dont personne ne devait rien savoir.
En l’entendant dire qu’elle voulait acheter du bois pour une porte neuve, Ren Quan commença par lui expliquer que l’ancienne porte avait été réparée et qu’il n’était pas nécessaire de dépenser davantage. Comme elle ne le croyait pas, il dut préciser : six cents sapèques permettraient d’acheter du bois sec qui conviendrait à la porte, mais pas de garantir tout le travail à venir, ni que Zhou Tong accepterait le cadeau de son fils. Il ne voulait pas prendre sur lui tous les espoirs d’une mère, mais l’atelier avait aussi du bois à vendre, et la compassion ne nourrissait personne à elle seule.
A Sui acquiesça, dit qu’elle comprenait et que l’argent resterait là pour l’instant. Elle avait entendu qu’il aurait du bois sec et pourrait recommencer. Ce qu’elle n’arrivait pas à entendre, c’était que rien n’était garanti. Avant de prendre l’argent, Ren Quan précisa encore qu’il lui vendait seulement le bois. Il pouvait lui prêter le coin extérieur jusqu’au cinq du deuxième mois. Après, il faudrait le libérer pour l’arrivage suivant. Ils se connaissaient de longue date, mais ce n’était pas une raison pour y laisser du bois indéfiniment. Elle acquiesça encore, persuadée que tant qu’il acceptait de vendre du bois à son Shen, c’est qu’il ne l’avait pas tout à fait laissé tomber.
Quand Xu Shen revint, il vit le paquet de toile de sa mère à côté de son bois neuf et sut aussitôt qui l’avait apporté. Il l’entraîna hors de la boutique et lui rappela qu’ils avaient convenu de ne pas prendre son argent. Asui lui demanda de combien il disposait pour l’instant. Il se tut. Elle reprit que si cela ne suffisait pas, elle pouvait encore trouver une solution. Au milieu de sa phrase, elle se souvint qu’il ne restait réellement dans le paquet que deux ligatures de petite monnaie, et la suite ne lui vint plus avec la même assurance.
Il avait voulu lui rendre l’argent. Il posa la main sur un coin du paquet sans le soulever. C’étaient six cents sapèques. Ce n’était ni un repas ni quelques aiguilles enfilées pour quelqu’un qu’on héberge, un service qu’on pouvait accepter d’un sourire et dont chacun pouvait ensuite tourner la page. Il dit qu’il la rembourserait plus tard, mais sa mère lui dit d’abord de ne pas penser à rembourser et de vite fabriquer cette porte. Elle ne le quittait pas des yeux, comme si, pour peu qu’il tende la main, elle allait retrouver, bien à elle, le fils d’autrefois qui savait réussir tous ses ouvrages de bois.
Il finit par hocher la tête. L’argent n’allégeait guère ses épaules. Le peu de confiance que sa mère mettait en lui pesait tout juste sur le bois neuf, et il lui était d’autant plus difficile de dire que, même une fois la porte terminée, personne ne voudrait peut-être la regarder. Ren Quan sortit de l’arrière et lui rappela de ne pas encombrer les établis en service. Il pouvait entreposer ces pièces dans le coin extérieur pour l’instant, mais il lui faudrait trouver un autre endroit pour les travailler. Xu Shen jeta un regard à sa mère et s’aperçut qu’elle non plus n’avait pas entendu dans ces mots l’invitation à rester qu’il avait cru y trouver auparavant.
Sur le chemin de la ruelle Nanhuai, Asui sortit la clé de l’auvent. Tante Liu lui avait demandé de réparer la fenêtre au printemps, dit-elle. Il y avait de la place sous l’abri, et entreposer quelques pièces de bois ne poserait aucun problème. Xu Shen lui demanda si elle lui en avait parlé. Tante Liu lui avait bien prêté la clé, répondit-elle. Elles étaient comme de la famille, et la fenêtre devait de toute façon être réparée. À l’entendre, Xu Shen se dit qu’aller poser la question reviendrait à prêter trop de mesquinerie à une amie. Il mit donc de côté, pour le moment, son inquiétude sur l’endroit où ranger le bois neuf.
Cette nuit-là, Xu Shen dessina sur le papier une porte aux lignes plus nettes que la précédente. À côté de la feuille d’herbe, il ajouta une très fine ondulation. Il se demanda quelle teinte prendrait le bois après la pluie, puis pensa aux deux ligatures de pièces au fond du panier de sa mère. Il retourna le papier. Le verso était tout blanc. Soudain, il n’eut plus envie de le regarder, remit le dessin à l’endroit et le lesta d’une pièce de bois. Dehors, quelqu’un rentra et fit grincer sa porte en la poussant. En l’entendant, Xu Shen se demanda d’abord, une fois de plus, quand les gens pourraient dire de nouveau du bien de la sienne.
· Fin du chapitre ·
Ce livre est une œuvre originale écrite avec l’aide de l’IA, développée à partir du poème de Liu Changqing, Trouvant refuge dans la neige chez un habitant du mont Furong, et de la nouvelle originale de ce site, Une porte laissée ouverte dans la nuit de neige. Les personnages, la ville de district, les itinéraires et l’intrigue relèvent entièrement d’un univers fictif inspiré des Tang ; il ne s’agit ni d’une traduction du poème d’origine ni d’une biographie du poète.
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