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Un volume à la main

Roman de routes commerciales et de retrouvailles dans une Chine ancienne imaginaire

Un bateau où les uns passent avant les autres

酷无极 · Création assistée par IA · 10912 caractères · environ 12 minutes

Le troisième jour du septième mois, Lu Yan toucha ses quatre cent vingt sapèques du sixième mois.

Il était arrivé à Yuepu dans la nuit du deux et avait dormi dans la vieille chambre latérale de la maison de transport. Au petit matin, le mur blanc brillait au-dehors et le clou auquel il accrochait autrefois le petit registre était toujours là. Les quatre-vingts sapèques pour le travail supplémentaire de répartition des chargements ne figuraient plus sur la feuille de paie. Il le savait depuis longtemps, mais, en comptant réellement les pièces dans sa main, il ne put s’empêcher de s’arrêter un instant à la fin, comme s’il devait repasser dans sa paume le poids de ce petit bout manquant pour croire qu’il n’y était vraiment plus.

Fei Shao était juste à côté, une paire d’oreillers neufs sous le bras. Les deux taies, l’une claire et l’autre foncée, portaient peu de broderies, mais leur liseré bleu était très fin. Attachés ensemble, les oreillers étaient plus volumineux qu’ils n’en avaient l’air. Lu Yan les regarda à deux fois et lui demanda s’il déménageait. Fei Shao répondit que sa sœur se mariait et que la famille lui avait demandé de les faire livrer à l’avance. Il avait dit oui, puis, pris chaque jour par le travail, il avait repoussé l’envoi jusqu’à maintenant. S’ils ne partaient pas bientôt, le jour des noces elle n’aurait plus qu’une brique pour oreiller.

Lu Yan rit et demanda si tout n’était pas déjà plein depuis longtemps. Fei Shao posa les oreillers au bord de la table. C’était précisément pour ça qu’il venait demander si l’on pouvait s’arranger avec un des expéditeurs. Il ne déplacerait rien de son propre chef, mais ne voulait pas non plus rester planté là avec sa paire d’oreillers jusqu’après les noces. Il tapota le coton moelleux et se trouva lui-même ridicule. Lui qui établissait d’ordinaire les plans provisoires de chargement se retrouvait, depuis quelques jours, l’esprit tout embrouillé par deux oreillers.

Cette fois, le bateau qui remontait le fleuve partait le cinq. Il pouvait être à Chengzhou le sept au soir et les oreillers arriveraient le huit chez la belle-famille de sa sœur, à temps pour les noces du neuf. Le suivant partait le huit et n’arrivait que le dix au soir, trop tard. Assis à côté de Fei Shao, Lu Yan regarda le plan de chargement initial, se contentant de lire les noms des marchandises sans prendre la plume pour en rayer. À le voir se tenir si droit et immobile, Fei Shao ne put s’empêcher de lui dire de ne pas regarder comme un juge sur le point de rendre sa sentence. En ce moment, il était seulement un homme qui avait peur de se faire gronder par sa sœur.

« Alors va demander aux Tan, dit Lu Yan. À force de me regarder, tu ne vas pas faire rétrécir tes oreillers. »

Fei Shao en rit de dépit, serra les deux oreillers contre lui et sortit pour de bon. Le râtelier était déjà réservé au papier de la maison Tan. Cette fois, il devait simplement rejoindre leur propre boutique à Changgan. On avait convenu qu’il serait disponible avant le douze, ce qui laissait encore quelques jours de marge. Mais c’était au papetier de dire s’il acceptait de réceptionner la marchandise en deux fois et d’en laisser une partie au bateau suivant. Lu Yan le suivit jusqu’à la boutique. Le papetier était accroupi à compter les feuillets fraîchement coupés d’un coffret. En voyant les oreillers, il demanda d’abord s’ils étaient pour la mariée. Fei Shao dit que oui, l’air pour une fois à court de mots.

Le marchand Tan l’écouta sans se moquer. Le gros paquet pouvait prendre le bateau suivant, il restait du papier à la boutique pour l’instant. Seulement, il avait promis cette petite boîte à sa fille. Elle devait en faire un cahier avec le papier de couleur qui arriverait le même jour, et il ne voulait pas qu’elle attende aussi. Il se leva pour leur montrer la boîte. Elle n’était pas grande et pouvait être calée au sec avec les oreillers. Quant au grand papier, il prendrait donc le bateau du huit. Seulement, en recevant la livraison en deux fois, il faudrait faire un trajet de plus. Le transport et la manutention coûteraient dix-huit sapèques. Ce n’était pas parce qu’il consentait à céder de la place que son commis devait faire le trajet pour rien.

Fei Shao répondit qu’il paierait lui-même les dix-huit sapèques et demanda ce qu’il fallait encore consigner. Il parla si vite que le patron Tan leva la tête et lui dit de ne pas se presser. Si le petit coffret se faisait écraser, il ne le compterait pas au prix du papier grand format. À côté, Lu Yan retint un rire. Voyant que Fei Shao avait lui aussi entendu sa propre précipitation, il retourna les oreillers pour que la grosse corde ne serre plus leurs bordures bleues, puis attendit que les deux hommes se soient réellement entendus sur la séparation des colis avant de les reprendre.

De retour à la maison de commerce, ils réécrivirent les deux départs selon le nouvel arrangement confirmé par le propriétaire de la marchandise en personne. Wen Yusheng vérifia lui aussi. Le petit coffret et le papier de couleur prévu au départ restaient pour le cinq, les grandes feuilles pour le huit. La date limite promise pour leur utilisation n’avait pas changé sur une simple parole du commis. Fei Shao compta dix-huit sapèques sur son propre argent et les mit avec les frais de transport consignés à part pour le fractionnement. Il marmonnait encore que, si sa sœur savait comme ces deux oreillers savaient lui coûter de l’argent, elle rirait à en faire trembler les poutres de sa nouvelle maison.

Lu Yan dit qu’il pouvait le lui raconter. Fei Shao lui lança aussitôt un regard de côté et lui demanda ce qu’il ferait si elle commençait par répondre qu’elle lui avait bien dit de les apporter plus tôt. Lu Yan ne put enfin retenir son rire. Fei Shao rit aussi et se retourna pour bien caler de nouveau l’oreiller le plus à l’extérieur, mais sa bonne humeur ne lui fit pas repousser les dix-huit sapèques vers la caisse de la maison.

Le cinq, on chargea le bateau. Les deux oreillers furent enveloppés chacun dans un linge propre, avec du papier huilé en plus pour les protéger. Le petit coffret de la famille Tan fut placé sur un côté où il ne risquait pas d’être comprimé. Lu Yan aida à compter les colis. En effleurant la fine arête du coffret de bois, il se rappela que Yao Jia, après avoir pris la petite flûte, avait encore refusé de le laisser l’essayer le premier, et un sourire lui vint tout seul aux lèvres. Fei Shao lui demanda de qui il riait. Il répondit de personne. De toute évidence, l’autre n’en crut rien. Il attendit que le batelier demande de lâcher prise pour reculer sur la rive, les cordes dans les bras.

Une fois le bateau parti, il ne restait sur le support que quelques brins de paille tombés là. Lu Yan les balaya avec une brosse en bambou. Fei Shao ne partit pas aussitôt. Il regarda l’eau un moment et dit qu’il avait bel et bien pensé, cette fois, que les papiers ne serviraient que dans quelques jours, qu’il pouvait charger les oreillers tout de suite et en parler aux intéressés à son retour, et que ça finirait bien par s’arranger. Il parlait très bas, sans avoir l’air d’attendre de Lu Yan qu’il lui réponde. Il tapota une fois le rebord du support vide, puis retira la main.

Lu Yan, la brosse à la main, lui demanda pourquoi il n’avait finalement pas glissé les oreillers à bord. Fei Shao répondit qu’il avait eu peur. Sans même poser la question, les deux oreillers de sa sœur seraient devenus les douze jarres des Yao de l’autre fois. Puis, contrarié de nouveau, il dit à Lu Yan de ne pas rire. À l’idée que les oreillers puissent bouger sur le bateau, il avait encore très envie de courir demander si on pouvait mieux les caler. Lu Yan ne rit pas. Il ramena à lui la caisse à claire-voie vide et dit que, cette nuit-là, lui aussi avait seulement voulu garder une chose à l’abri et se cacher le reste pour un temps.

Fei Shao fit « hum ». Au bout d’un moment, il reprit que, cette nuit-là, au quatrième mois, il avait été à côté de lui. Il avait écrit qu’il n’avait vu aucun changement de date et était pourtant descendu avec lui dans la cale pour charger. Maintenant, c’était lui qui faisait approuver les nouveaux bordereaux, et tout le monde en concluait qu’il avait toujours mieux compris les choses que Lu Yan. À les entendre, il ne savait plus où mettre ses mains. Sur ces mots, il tira sur le devant de son vêtement, les bras désormais vides. Les oreillers y avaient laissé deux plis qui lui donnaient vraiment l’air d’avoir déjà fait le lit de sa sœur.

Lu Yan dit qu’il n’avait qu’à ne pas les laisser parler ainsi. Fei Shao lui jeta un coup d’œil et lui demanda s’il saurait lui-même comment faire. Il secoua la tête et dit que non. Ils restèrent côte à côte, à regarder un bout de bois flotter au fil de l’eau, heurter un rocher et repartir en tournant. Aucun des deux ne chercha plus à tirer d’avance pour l’autre toutes les conclusions sur ce qui s’était passé au quatrième mois. Après un moment, Fei Shao proposa d’aller manger. L’oreiller était à bord à présent, et lui ne pouvait tout de même pas rester deux jours sans rien avaler.

Le sept au soir, le petit coffret et l’oreiller arrivèrent. L’accusé de réception ne revint pas comme par enchantement le soir même. Il fut confié à un bateau qui descendait le fleuve le huit et n’arriva à la maison de commerce que le neuf au soir. En reconnaissant l’écriture de sa sœur, Fei Shao demanda d’abord si elle l’avait grondé. Il ouvrit la lettre. Elle trouvait la bordure bleue jolie et lui disait de se garder un peu d’argent pour manger de la viande, au lieu de dépenser encore tout son mois de salaire dans quelque chose qui paraissait grand mais se révélait dur sous la tête. À la fin, elle demandait aussi si le frère Lu, qui avait aidé à emballer le cadeau, se souviendrait de venir manger un bol de nouilles de noces.

Quand Fei Shao eut fini de lire, il rit jusqu’à en avoir les oreilles rouges. Il dit que, si ce n’était pas se faire gronder, alors c’était simplement se faire gronder autrement. À côté de lui, Lu Yan le vit replier le papier avec une extrême lenteur. L’oreiller bordé de bleu était déjà au chevet de quelqu’un d’autre, et voilà qu’un homme fait pouvait s’attarder sur une ligne qui disait que c’était joli, sans se résoudre à la ranger. À cette pensée, il s’en voulut soudain de n’avoir jamais vraiment répondu au dessin de Yao Jia, comme si son rire avait suffi pour qu’elle le sache de l’autre côté du fleuve.

Le onze, après le dîner, il prit du papier. Il voulait lui demander si elle avait appris à jouer de la flûte, mais changea d’idée au milieu de sa phrase. Il avait dit qu’il l’écouterait la prochaine fois. Inutile de lui faire passer un premier examen par-delà le fleuve. Il finit par lui raconter que Fei Shao avait offert des oreillers, que sa sœur lui reprochait de ne pas ménager sa paye du mois, et que lui-même commençait à savoir reconnaître jusqu’aux bordures bleues des taies. Une fois le billet écrit, il trouva encore que ces mots ne ressemblaient pas à des paroles qu’il pourrait lui faire parvenir. Il le laissa un moment, puis rit tout seul, trempa son pinceau dans l’encre et dessina à côté deux oreillers en forme de jarres. Faute de pouvoir dessiner la bordure en bleu, il indiqua de quelques mots où elle se trouvait.

Une autre ligne disait qu’il rentrerait à Chengzhou le vingt et un pour vérifier les nouveaux paniers et que, si elle avait une soirée de libre, il aimerait retourner avec elle à l’embouchure. Il avait laissé les nouvelles places de chargement en dehors de cette lettre. Le petit registre suivrait un autre chemin. Ce bout de papier était pour la seule maison Yao. Le bateau partait vers l’amont le douze et arriverait au plus tôt le quatorze au soir. Quand il remit la lettre, il restait un point d’encre au coin. L’enfant du patron le lui montra. Lu Yan le regarda et dit de le laisser, qu’en l’essuyant encore il en ferait un troisième oreiller.

Dans l’après-midi, il rentra chez ses parents. Sa mère défaisait le linge doux dont sa sœur avait enveloppé la vieille épingle à cheveux et lui demanda qui avait dessiné ces deux tas si laids. Il avait donc bien fait un premier essai chez eux la veille au soir, puis laissé le brouillon près du panier à légumes. Et voilà que ce soir le papier était toujours entre les mains de sa mère. Lu Yan tendit la main pour le reprendre. Lin Qian refusa de le lui rendre, disant qu’elle n’avait pas dit que c’était laid, seulement qu’elle cherchait à deviner si c’étaient des oreillers ou des paquets. Lu Zai, qui entendit cela derrière eux, lança aussitôt que la dernière fois il avait été le premier à deviner le singe en bois, que cette fois c’était son tour à elle, et qu’il ne fallait pas toujours taquiner leur fils jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à répondre.

Sur le pas de la porte, Lu Yan finit par rire sans plus rien contester. Sa mère lui rendit le papier et alla prendre son bol. Son père poussa la fenêtre de la main gauche. L’ancien loquet, qu’on avait arrondi, glissa sans effort. La brise du soir entra lentement et souleva de nouveau le coin d’un papier de rebut. Il posa doucement dessus le bol où il n’avait pas encore mis de riz et se prit à espérer que la prochaine remontée de trois jours le ramènerait un peu plus vite devant le ruban clair de Yao Jia.

· Fin du chapitre ·

Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 长干行二首 » de Li Bai (« Deux chants de Changgan ») et de la nouvelle originale de ce site « 青梅旧账 » (« Les vieux comptes des prunes vertes »). Les personnages, les maisons de commerce, les prix, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; l’œuvre conserve les éléments centraux du récit original : clarifier les anciennes dettes, reconnaître à nouveau le savoir-faire et le travail, et redéfinir à l’âge adulte les modalités d’une relation. Il ne s’agit pas d’une biographie du poète.

Sommaire du livre · 38 chapitres
  1. Les prunes vertes dans la manche
  2. La chaleur au col de la jarre
  3. Elle ne prend que cent soixante
  4. Une cuillerée trop sucrée
  5. La tache d’encre près du cheval de bambou
  6. Les prunes ont ramolli les premières
  7. Le temps de reprendre le bateau
  8. L’accord qui n’a pas abouti
  9. Un bol qu’on laisse refroidir
  10. La langue ne s’en souvient pas
  11. La case qui ne suffit pas
  12. Deux contrats de transport fluvial
  13. Les feuilles laissées d’abord à quai
  14. La question restée sans être posée
  15. Pas de place sur le fleuve
  16. Les nouilles d’été sont trop fortes
  17. Père est toujours à table
  18. Les feuilles au soleil
  19. Raconter cette nuit jusqu’au bout
  20. Déjeuner dans la ruelle des Tuiles
  21. Avant que tout soit remboursé
  22. Qui manque dans les comptes ?
  23. Trois jours à remonter le fleuve
  24. Ces onze années n’ont pas été vides
  25. Rendre les paquets un à un
  26. Une petite coupelle de vinaigre plus doux
  27. Les trois jours de mère
  28. L’acidité qui se fait attendre
  29. Quand tu reviendras
  30. Autrement qu’au temps de leur jeunesse
  31. Un bateau où les uns passent avant les autres
  32. Une soucoupe de prunes qui ne sont pas à vendre
  33. Les lampes descendent vers l’eau
  34. Deux jours à descendre le fleuve
  35. Sur sa rive à lui
  36. La rue qu’elle voulait voir par elle-même
  37. Une pièce où l’on peut vivre
  38. Il reste de la place sur la nouvelle page

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