Roman de routes commerciales et de retrouvailles dans une Chine ancienne imaginaire
Pas de place sur le fleuve
酷无极 · Création assistée par IA · 11526 caractères · environ 12 minutes
À leur arrivée à Yuepu, la dernière lueur du soir se plaquait contre la poupe. Le débit de vin au bord de l’eau avait accroché sa lampe très bas. La lumière tombait dans un panier d’oignons verts qu’on n’avait pas encore emporté, et leurs pointes semblaient huilées. Lu Yan soutint la première petite jarre jusqu’à ce que l’homme venu la réceptionner soit bien campé sur la passerelle, puis lâcha prise. Après deux jours de navigation, les liens de paille s’étaient effilochés, mais pas un sceau n’avait bougé. Il les examina un à un à la lampe et connut enfin un bref instant de vrai soulagement.
La maison Tao avait envoyé son chef de cuisine, pas le préposé aux achats Luo. Il avait les doigts épais et l’œil vif. Après avoir vérifié les sceaux, il en préleva un peu pour goûter. L’acidité lui fit plisser le visage, mais il hocha tout de même la tête. C’était bien le goût voulu et, demain matin, ils en mettraient d’abord dans la marmite de poisson. En l’entendant, Lu Yan se représenta presque aussitôt Yao Jia debout derrière le comptoir. Si elle entendait ces mots, se dit-il, elle n’aurait plus à s’asseoir en silence près du bac à cause de l’affaire manquée avec Hengsheng.
Les gens de Songhe arrivèrent un peu plus tard. Ils vérifièrent le nombre de jarres, les emportèrent à la boutique pour goûter et firent porter le solde à la maison de transport comme convenu. Le lendemain, les deux maisons avaient versé chacune quatre cent vingt sapèques, soit huit cent quarante en tout, sans déduire une seule pièce. Lu Yan en préleva trente-six pour solder le fret et cacheta les huit cent quatre restantes à part, prêt à les renvoyer à la vinaigrerie Yao par le bateau qui remonterait le fleuve. Ce n’était pas de l’argent qu’il avait gagné, mais il prit tout de même soin de faire un paquet bien net, comme si ce seul soin pouvait déjà rassurer celle qui attendait à Changgan.
Il rédigea le reçu avec plus de détails que pour un envoi ordinaire de marchandises en groupage : l’heure d’arrivée au quai, l’état des scellés, le nom de la personne qui les avait vérifiés, les sommes encaissées et l’argent sur lequel avait été prélevé le solde du transport. Après avoir écrit que les deux maisons avaient réceptionné la marchandise comme convenu, il s’arrêta, puis ajouta que, selon la maison Tao, elle convenait exactement à sa cuisine. Il songea à ajouter quelques mots sur une prochaine fois, mais retint sa plume au bord du papier. Il enveloppa à part les huit cent quatre sapèques et les confia à la maison pour qu’elles partent comme d’habitude par bateau. Départ le trente, trois jours de remontée, arrivée à Changgan au plus tôt le deuxième jour du cinquième mois, au soir.
Il acheva tout cela avant d’aller chez Gao. Derrière la boutique, un long espace était couvert d’un auvent. Les tables de bambou avaient été essuyées et des aides de cuisine transportaient le riz trempé vers le fond. Près de la porte, il n’y avait que deux paquets de feuilles, reconnaissables aux petits nœuds dont les Yu liaient leurs emballages. À côté, beaucoup d’autres paquets, plus sombres, étaient attachés différemment. Debout dehors, il serra malgré lui l’ouverture de son sac, comme s’il retrouvait sous les doigts, malgré la distance, la corde tendue de la réserve fraîche.
L’acheteur de la maison Gao se nommait Zhu. Il était un peu plus âgé que Lu Yan et, en le voyant arriver, lui demanda d’abord s’il venait de la maison Yonghe. Lu Yan répondit que oui et qu’il souhaitait lui parler des six paquets des Yu. Il y aurait un autre bateau le premier du mois. Pourrait-on encore leur trouver un usage à leur arrivée ? Zhu le mena jusqu’aux tables de bambou et lui montra les piles déjà réparties. Les aides de chaque maison étaient arrivés aujourd’hui, on allait commencer à envelopper le riz, et le banquet aurait lieu le premier. Le reste avait déjà été trouvé au débarcadère voisin. Si les paquets arrivaient le deux au soir, on ne pouvait pas compter une seconde fois le travail payé aujourd’hui.
Lu Yan dit que les feuilles elles-mêmes n’étaient pas abîmées, qu’elles avaient été conservées au sec et que leur goût n’avait pas changé. Zhu, le responsable des achats, le regarda un instant et répondit qu’il le savait, que c’était justement pour cela qu’il s’était engagé à l’avance auprès des Yu. Il ne s’était pas soudain mis à trouver leur marchandise mauvaise. Il prit une feuille dans l’un des deux paquets, en lissa le bord et demanda à Lu Yan si, puisqu’il travaillait dans le transport fluvial, il ne savait pas mieux que lui qu’une date de livraison convenue et une durée de conservation étaient deux choses différentes.
Il hocha la tête, le visage tendu. Zhu ne lui rendit pas les deux paquets. Il dit qu’il acceptait ce que Yu Erniang avait réussi à faire arriver à temps, au prix convenu, pour que ceux qui avaient fait le trajet en urgence pour elle ne se soient pas donné cette peine en vain. Mais les six autres paquets ne pouvaient pas être réintégrés à cette commande sous prétexte qu’ils se connaissaient de longue date. D’autres fournisseurs s’étaient déjà mis au travail. Les doigts de Lu Yan s’attardèrent un moment au bord de la table. Il avait cru qu’en venant parler de vive voix, il trouverait plus de latitude que sur une feuille de papier. À présent, dans le peu de place qui restait, il y avait déjà d’autres gens.
Dans la cour des Gao, quelqu’un cria qu’il manquait une bassine, et l’acheteur Zhu se retourna aussitôt pour aller en chercher une. Lu Yan recula jusqu’à la porte. Il se souvint qu’à Chengzhou, lui aussi était resté debout à calculer un supplément de soixante-huit sapèques et n’avait finalement rien réservé. Yu Erniang, elle, avait trouvé son propre moyen, payé un transport en urgence et fait arriver à temps les deux paquets qui pouvaient l’être. Il ignorait ce qu’elle avait dépensé de plus. Il voyait seulement que ses deux paquets et les douze jarres de vinaigre étaient tous arrivés à quai, leurs emballages également râpés. Rien, au départ, n’imposait qu’un chargement prenne toute la place sur le passage avant l’autre.
Sur le chemin du retour à la maison de commerce, il croisa Fei Shao. Celui-ci venait de descendre du bateau le dernier paquet de cordes inutilisées et comptait rentrer laver son linge. En le voyant, il lui demanda ce qu’avait dit la maison Gao. Lu Yan lui raconta les choses telles qu’elles s’étaient passées. Fei Shao ne lui rappela pas qu’il l’avait prévenu. Il passa simplement les cordes sur son bras et lui demanda ce qu’il comptait faire des six ballots. Lu Yan dit qu’il chercherait d’autres acheteurs au détail, qu’il fallait d’abord réussir à vendre et qu’on verrait ensuite pour la différence.
Fei Shao baissa les yeux vers lui et répondit qu’il fallait d’abord en parler aux Yu. Ce n’était pas parce qu’ils se trouvaient tous les deux à Yuepu qu’ils pouvaient décider à leur place du prix de vente. Lu Yan hocha la tête, fit deux pas vers l’intérieur, puis se retourna et dit que, s’il lui avait demandé de rester à quai la veille au soir, c’était qu’il avait oublié sa date de départ. Fei Shao fit « hum » et dit que lui non plus n’avait pas tenu bon jusqu’au bout sur tout ce qu’il y avait à dire. Il avait l’air plus las que fâché et finit par lui demander seulement où il allait dormir ce soir.
Il répondit qu’il dormirait dans la petite chambre attenante de la maison de transport. Il y avait ses habitudes. La fenêtre donnait sur un mur blanc dans la cour voisine et, quand le soleil s’y reflétait l’après-midi, la pièce devenait assez claire pour se passer de lampe. Fei Shao ne lui demanda pas pourquoi il ne rentrait pas chez ses parents et repartit avec la corde. Lu Yan resta sur place. La phrase qu’il n’avait pas pu achever chez les Gao semblait encore lui peser sur la poitrine, prête à le suivre à chaque pas.
Dans l’après-midi, après avoir lu le relevé de ce qu’on avait effectivement chargé à bord, Wen Yusheng appela Lu Yan à sa table. Le thé du chef de comptoir avait refroidi et une feuille flottait à la surface. À côté s’empilaient plusieurs bordereaux de marchandises venues de l’extérieur qui restaient à vérifier. L’affaire de Lu Yan n’était pas la seule en attente. Wen Yusheng retrouva la dernière page, montra la ligne qui disait que les feuilles n’avaient pas été chargées et demanda à Lu Yan si c’était lui qui l’avait écrite. Lu Yan répondit que oui.
« Les Yu ont demandé un changement ? »
« Non. »
Wen Yusheng leva les yeux. Sa main resta longtemps posée sur le papier. Lu Yan avait prévu de commencer par les marchandises d’essai des Yao, d’expliquer qu’il s’était engagé sur une date et ce qui arriverait s’il en changeait. À peine eut-il commencé qu’il aperçut, près des doigts du chef de comptoir, un autre bordereau, ancien, d’où dépassaient les caractères du vingt-neuf. Il savait que Wen avait lui aussi reçu sa lettre demandant de la place et qu’il lui avait répondu qu’on ne pouvait pas modifier le chargement à sa guise. À présent, pour expliquer quel engagement il avait pris en premier, il lui fallait passer par ce « non ».
Wen Yusheng lui demanda de commencer par écrire le déroulement complet des faits, au-delà de ce qui avait été chargé ou laissé à quai. Quand les pièces des Yu seraient arrivées des deux rives, ils vérifieraient le tout ensemble. Il écarta la feuille provisoire de chargement du prochain départ, la fit passer du côté de Fei Shao, puis demanda s’il manquait autre chose dans les quantités prévues au départ. Lu Yan répondit que non, puis se reprit. Il fallait vérifier le reste de nouveau, sans s’en remettre à sa mémoire. Il resta un moment debout, le bordereau en main. Ces quelques feuilles qu’il n’avait chaque jour qu’à tendre la main pour prendre, il savait qu’elles n’étaient plus à sa portée aujourd’hui.
L’après-midi, il vérifia les anciennes marchandises. Un commis lui demanda à qui revenait un panier vide. Il le reconnut et répondit du tac au tac. Quand il fallut relater l’affaire des Yu, sa plume ralentit. Il écrivit d’abord qu’il avait voulu trouver un bateau qui prenne les nouvelles marchandises au passage. Cela sonnait comme une banale affaire de tous les jours. Il raya la phrase. La deuxième fois, il écrivit qu’il avait cédé aux Yao la place réservée aux feuilles. C’était trop court. Il fallait encore dire qui avait précisé que la place ne pouvait être réattribuée et quel jour lui-même avait tout de même annoncé le trente. Il écrivit jusqu’à la nuit. Le récit était assez court, mais à chaque étape il lui fallait ramener sur cette page des faits qu’il avait jusque-là rangés sur une autre dans sa tête.
Comme le jour baissait, il se rendit dans la rue où habitaient ses parents et s’arrêta au tournant. Il y avait à peine deux lis entre la maison et l’entrepôt. Sous la fenêtre poussait une petite touffe d’oignons verts qu’il avait lui-même rapportés l’année précédente. Comme ils se couchaient sans cesse, sa mère avait fini par planter à côté trois petits tuteurs de bambou. Ils étaient toujours là aujourd’hui, mais l’ombre de son père ne se découpait pas devant la fenêtre. Il resta un moment à regarder, sans parvenir à franchir aussitôt la porte avec cette phrase qu’il avait préparée en rentrant au pays, que l’ancienne dette envers les Yao était réglée.
Il ne laissa pas sa mère l’attendre en vain le cinq, comme prévu. Il chargea un garçon de gargote qu’il connaissait de lui porter le billet déjà écrit, en ajoutant qu’il était arrivé à la maison de négoce, qu’il lui restait d’anciennes marchandises à vérifier et qu’il reviendrait la voir dans deux jours. Le garçon demanda s’il n’y allait pas lui-même. Lu Yan dit qu’il devait d’abord finir ce qu’il avait en main. Ces mots ressemblaient un peu à ceux qu’il avait dits trois ans plus tôt en apprenant la mort de Ruan Xin. Il s’en rendit compte et laissa tout de même le garçon partir avec le billet.
Le messager revint avec un demi-gâteau de haricots. Sa mère lui faisait dire de le manger d’abord, que son père avait passé un moment au soleil derrière la maison dans l’après-midi et qu’il n’avait pas à se presser. Lu Yan prit le gâteau. La pâte de haricots sucrée était très fine, de cette boutique dont il avait dit autrefois que les gâteaux étaient faciles à mordre et ne s’émiettaient pas. Sa mère s’en souvenait. Il sentit son cœur se serrer lentement, cassa un petit morceau et le garda en bouche. Soudain, il pensa au paquet de prunes ramollies de Yao Jia, et à la certitude qu’il avait eue qu’en rapportant un goût d’autrefois, il retrouverait la personne à la même place, à l’attendre.
Au matin du premier jour du cinquième mois, la maison de commerce ouvrit comme d’habitude. Lu Yan remit d’abord le récit qu’il avait rédigé, puis prit un ancien relevé à vérifier, qui ne concernait aucune nouvelle place à bord. Dehors, quelqu’un pressait les hommes de déplacer le riz. Il leva la tête. Fei Shao était déjà allé voir l’homme et discutait avec lui des sacs à descendre en premier, du même ton que lui d’ordinaire. Lu Yan écouta un instant, puis baissa de nouveau la tête. La pointe de son pinceau courait très légèrement sur le papier. Même un brin de paille tombé du bord d’une corbeille, il prit soin de l’écarter de la main au lieu de l’écraser au milieu des caractères.
Le billet de réception parti vers l’amont avait déjà quitté le quai. Il ne pouvait plus y glisser la page qu’il avait ajoutée la veille au soir. Au début, il avait bel et bien pensé que, si la première livraison des Yao se passait bien, Yao Jia se souviendrait de l’aide qu’il lui avait apportée. Quand les pertes des Yu seraient chiffrées, il les paierait lui-même et lui épargnerait ce malaise. Il prit une feuille neuve et écrivit le caractère « 葭 », puis se dit que Yao Jia n’aimerait peut-être pas qu’il commence ainsi. Il leva le pinceau et s’arrêta. Dehors, quelqu’un traînait un panier vide. Le bruit se prolongea, et il attendit qu’il cesse pour coincer près de la pierre à encre la feuille dont la deuxième ligne était restée blanche.
· Fin du chapitre ·
Ce livre est une création originale écrite avec l’aide d’une IA, développée à partir de « 长干行二首 » de Li Bai (« Deux chants de Changgan ») et de la nouvelle originale de ce site « 青梅旧账 » (« Les vieux comptes des prunes vertes »). Les personnages, les maisons de commerce, les prix, la géographie et la chronologie sont imaginaires ; l’œuvre conserve les éléments centraux du récit original : clarifier les anciennes dettes, reconnaître à nouveau le savoir-faire et le travail, et redéfinir à l’âge adulte les modalités d’une relation. Il ne s’agit pas d’une biographie du poète.
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